De la Maurienne à la Méditerranée, sur l'itinéraire de la Grande Traversée des Alpes : 5ème partie


Published by stephen Pro , 6 September 2019, 19h26.

Region: World » France » Alpes-Maritimes
Date of the hike:14 August 2019
Hiking grading: T2 - Mountain hike
Waypoints:
Geo-Tags: F 

J14, du Refuge des Merveilles au Camp d'Argent : 653 m de montée, 1037 m de descente, 5 heures 15 de marche

Cette étape magnifique est remarquable par sa diversité : elle commence dans l'ambiance haute montagne de l'aride vallée des Merveilles, pour finir au milieu de paysages déjà méditerranéens. C'est le début de la longue descente vers la mer : à partir d'ici, les dénivelées négatives vont prendre le dessus sur les montées. Tous les nuages résiduels ont disparu, les trois derniers jours de notre randonnée seront placés sous le signe d'un soleil qui ne quittera plus le ciel bleu que pour se coucher la nuit.

Il faut quand même commencer par monter au Pas du Diable, le dernier "vrai" col de montagne de notre itinéraire, même s'il est beaucoup moins effrayant que sone nom pourrait laisser croire. Depuis le refuge des Merveilles (2135 m), un sentier facile serpente autour d'une série de lacs, tous artificiels, construits à des fins hydro-électriques. Cela peut surprendre dans cette zone hyper protégée : peut-être que les lacs y étaient déjà avant le parc national ? Il y a peu de monde sur le sentier : beaucoup de personnes ont apparemment décidé de rester deux nuits au refuge, pour avoir le temps d'explorer la vallée et de voir ses gravures rupestres… il est vrai que notre itinéraire nous a privés de cette possibilité. 

Au Pas du Diable (2340), nous quittons la vallée des Merveilles et le changement est total. Devant nous, les sommets rocheux ont fait place à des crêtes herbeuses, longues et effilées. Je ne me souviens pas d'avoir jamais vu une transition aussi abrupte ailleurs, c'est vraiment remarquable. Les couleurs sont presque celles d'un mois d'octobre : l'été a été sec et l'herbe des flancs de montagne a des reflets ambrés sous le soleil encore bas dans le ciel. Le début de la descente est raide, avec beaucoup de petits gravillons en embuscade pour attraper le randonneur (ou la randonneuse, mais je n'en dirai pas plus…) qui aurait une seconde d'inattention.

Une longue traversée montante nous amène à un second col, la Baisse Cavaline (2104 m), où nous passons au milieu d'un immense troupeau de moutons, apparemment sans berger ni chiens. De gros bourdons noirs aux ailes bleues butinent sur les chardons qui bordent le sentier. La série de traversées et de petits cols se poursuit : nous passons au col de Raus  (1999 m), puis à la Baisse de Saint-Véran (1836 m). Depuis ici, nous voyons devant nous le fort sur la Pointe des Trois Communes, que nous atteignons au terme d'une longue montée dans le versant ouest de la Crête de l'Ortiguier. Nous sommes à présent au sommet du massif de l'Authion qui, avec ses 2080 mètres d'altitude, est le "2000" le plus méridional de toute la chaîne alpine. 

Un peu plus loin, nous nous posons dans l'herbe pour manger et pour faire la sieste, en regardant vers le nord, vers les massifs que nous avons parcourus ces derniers jours. J'ai dû m'endormir : lorsque je me réveille, des nappes de brume sont montées depuis la vallée et tournent autour de nous. Par des trouées dans la brume, des rayons de soleil éclairent un pan de montagne par-ci, une forêt par-là. Au-dessus et parfois à notre niveau, une dizaine de vautours fauves planent dans le ciel… c'est tout simplement merveilleux. 

La vue vers le sud, lorsque nous nous remettons en route, est tout aussi superbe.  Cinq ou six lignes de crête s'étirent vers l'horizon, dans des tons de bleu-gris-vert de plus en plus atténués à mesure que notre regarde s'en va vers l'horizon. Et cette ligne d'horizon alors, si droite et bleue au-delà de la dernière crête, là où il n'y a plus de montagnes ? Est-ce que c'est de la brume de chaleur… ou pourrait-ce être la mer ? La crête que nous suivons baisse doucement, puis aboutit sur une petite route qui nous amène, le long d'un petit téléski qui dessert une piste de karting, jusqu'à la petite station du Camp d'Argent (1740 m), où nous passons notre dernière nuit en dortoir et en montagne : demain soir nous serons à l'hôtel et en ville.

A la terrasse du gîte il y a deux randonneurs belges qui ont une envie terrible de manger une entrecôte avec des frites et de la sauce béarnaise, plat qui ne figure malheureusement pas au menu. Ils s'en vont en direction du col de Turini, où apparemment on peut se procurer ce délice gastronomique. Nous renouons avec la randonneuse valaisanne que nous avons vue pour la dernière fois à Saint-Etienne de Tinée, désormais équipée de chaussures toutes neuves. Nous revoyons également le couple grenoblois que nous avons vu pour la dernière fois à Larche : ils ont fait une étape mémorable de plus de 13 heures du côté de la vallée de la Vésubie, pendant que nous nous promenions en taxi dans le même coin. La brume s'est levée, confirmant ce que nous n'osions pas trop croire depuis l'Authion : ce que nous avons vu à l'horizon était bel et bien la mer, maintenant on voit même la bande gris clair d'une plage de galets.

A table, où on nous sert un excellent plat de saucisses à la provençale, nous nous trouvons assis à côté d'un Autrichien qui vient de terminer la Haute Route Pyrénéenne "dix jours plus rapidement que prévu", et qui est venu se balader dans le parc du Mercantour en attendant le rendez-vous convenu avec sa femme à Cuneo. Nous revoyons aussi pour la dernière fois l'Allemand qui fait la Via Alpina intégrale en solo : pour les deux dernières étapes il a été rejoint par son épouse, pas randonneuse du tout : le changement de rythme doit être considérable pour celui qui se dit capable de faire 3300 mètres de montée par jour !  Nous apprenons que la première partie de l'itinéraire du lendemain, jusqu'aux Cabanes Vieilles, est fermée pour cause d'éboulement, mais qu'il y a des gens qui passent quand même : on  nous dit même que le sentier est officiellement ouvert : "on n'a juste pas encore enlevé les panneaux d'interdiction". On verra demain.

 
J15, du Camp d'Argent à Sospel : 531 m de montée, 1855 m de descente, 7 heures de marche

Il y a effectivement un panneau d'interdiction au départ du sentier, nous informant qu'il est fermé depuis fin juin et jusqu'à nouvel avis.  Nous décidons d'y aller quand même : d'après ce que nous avons entendu la veille, on devrait pouvoir passer sans problème, et l'alternative est de marcher cinq kilomètres sur la route jusqu'aux Cabanes Vieilles. C'est un très beau sentier balcon qui serpente à flanc de montagne, au-dessus d'un paysage composé de vallons encaissés et de crêtes boisées. Nous sommes tout seuls, peut-être en raison de l'interdiction de passage, mais nous voyons suffisamment de traces de pas pour savoir que d'autres sont passés avant nous. Nous arrivons à l'endroit de l'éboulement, qui s'est produit au niveau d'un ravin escarpé. Rien à craindre : le sentier a été entièrement reconstruit, les débris dangereux ont été enlevés et ça passe sans aucun problème. 

Au hameau des Cabanes Vieilles (1780 m), il y a encore des vestiges militaires et même un char. Trois motards argoviens arrivent pendant que nous buvons un coup : nous les reverrons plus tard sur une piste d'alpage, ce qui n'est sûrement pas autorisé dans le parc national où nous nous trouvons encore ! Au gîte, nous avons encore entendu parler de patous agressifs sur le sentier, et un couple venant en sens inverse nous confirme la présence d'un troupeau de moutons protégé par des chiens "à peu près à une heure d'ici, mais la gardienne du parc et la bergère vont les déplacer". Un peu plus loin, nous croisons effectivement une gardienne du parc dans une camionnette… et nous ne verrons aucune trace des patous, le duo bergère-gardienne a été efficace ! Par contre, juste avant la Baisse de Ventabren (1862 m), nous nous trouvons nez à nez avec un beau taureau, en plein milieu du chemin. Nous restons calmes, contournons l'animal en passant bien au-dessus de lui…  il nous regarde, imperturbable, sans bouger d'un poil. Comme c'est un lieu de passage de nombreux randonneurs et cyclistes, on peut supposer que ce taureau est de nature plutôt zen. 

Nous continuons vers le sud, contournant la Pointe de Ventabren par l'est sur un sentier étroit qui traverse des pentes d'herbe plutôt raides. L'altitude ne varie guère : pendant une heure, nous restons entre 1750 et 1850 mètres. A la Baisse de la Déa (1750 m), nous arrivons à l'endroit où les brebis et leurs chiens de protection occupaient tout le chemin. Ils n'y sont plus, mais je comprends que cela devait poser quelques problèmes aux randonneurs : l'endroit est tellement escarpé qu'il n'y aurait eu aucune possibilité de contourner le troupeau, il fallait passer au milieu et compter sur la bonne volonté des chiens.  Nous pique-niquons près d'une bifurcation (1777 m), puis montons au petit sommet de Mangiabo (1821 m), couvert d'une forêt de chardons presque aussi grands que moi. 

Mangiabo marque une nouvelle transition. Jusqu'ici, nous marchions dans un paysage de crêtes herbeuses étroites, cela restait quand même de la montagne. A partir d'ici, c'est la Méditerranée qui prend complètement le dessus, avec ses pinèdes et ses cigales. Nous entamons la descente vers Sospel, très longue mais tout en douceur, au milieu des papillons et des bourdons. D'autres essences d'arbres font leur apparition parmi les conifères. Quelque part, très loin encore, nous entendons le bruit d'un train pour la première fois depuis Modane… la civilisation urbaine est quelque part là-bas, devant nous. 

La descente se poursuit, jamais très raide et, par conséquent, nous ne sommes pas vraiment conscients d'avoir fait presque 1900 mètres de dénivelée négative. Nous arrivons à Sospel (271 m) par son pont médiéval en pierre, qui enjambe une rivière dont le débit doit être anormalement bas : elle est presque à sec. Nous sommes le 15 août, c'est férié et presque tous les magasins du centre ville sont fermés. Heureusement, il y a une supérette ouverte, cela nous permet d'acheter fromage et tomates pour le dernier pique-nique. Il faut encore remonter quelques lacets de la route jusqu'à notre hôtel, qui se trouve au-dessus de la gare et du centre. 

Nous soupons à la terrasse, avec une belle vue sur Sospel et les montagnes qui se trouvent derrière. Après toutes ces soirées en gîte ou en refuge, la nappe blanche et la belle vaisselle me semblent bizarres, je n'y suis plus habitué. Les bruits de la civilisation remontent depuis le centre ville : les trains qui passent toutes les demi-heures, la circulation, le DJ qui teste ses micros pour le bal du 15 août qui débutera plus tard. A la tombée de la nuit, nous assistons à un feu d'artifice. Demain, ce sera notre dernier jour de marche. 

 
J16, de Sospel à Menton : 1040 m de montée, 1443 m de descente, 7 heures 30 de marche

Au petit déjeuner, nous revoyons notre randonneuse valaisanne pour la dernière fois. Hier elle a encore subi une mésaventure : elle s'est laissée persuader par d'autres randonneurs qu'il ne fallait surtout pas prendre le sentier "interdit" jusqu'aux Cabanes Vieilles, ni la déviation officielle. Au lieu de ça, ils ont pris le GR 52A, un itinéraire complètement différent et nettement plus long. En plus des deux heures de marche supplémentaires, ironie du sort, ils ont été confrontés à un éboulement infranchissable qui a occasionné une déviation supplémentaire. Nous revoyons également les trois Hollandais que nous avons vus dès le premier soir, au refuge du Thabor. Ils ont dû apporter beaucoup de modifications à l'itinéraire qu'ils avaient initialement prévu, en raison des hébergements souvent complets. Nous leur disons au revoir, ainsi qu'à la propriétaire de l'hôtel, très sympa ("Moi c'est Myriam"), qui nous raconte la visite d'une équipe de la télévision suisse qui tournait un documentaire sur la Grande Traversée des Alpes ; documentaire qui, d'ailleurs, nous a largement inspirés dans le choix de cette randonnée.

C'est une vraie longue étape qui nous attend pour cette dernière journée de marche, avec deux cols, plus de 1000 mètres de montée et presque 1500 de descente : nous devrons encore transpirer un peu avant d'avoir droit à la baignade ! La montée au premier col est facile, tout d'abord par une piste, puis sur un magnifique sentier qui s'élève en forêt, doucement au début, plus raide vers la fin. La montée se fait presque entièrement à l'ombre, sur un fond de verdure qui ondule jusqu'à l'horizon. Ce sentier est complètement différent de tout ce que nous avons vu depuis quinze jours, se déroulant souvent en chemin creux sous un tunnel de branches et de feuilles vertes, où les résineux ont cédé la place aux feuillus. Au col du Razet (1032 m), la mer se dévoile brièvement, bleue et brumeuse, puis se cache à nouveau derrière le rideau de verdure.  

Nous poursuivons vers le sud par une alternance de pistes et de sentiers, tantôt en descente, tantôt en montée, mais avec quand même une tendance générale à la perte d'altitude. A un endroit, un panneau nous invite à nous désaltérer à une "Buvette self-service : les chiens sont gentils". Après deux semaines remplies de rumeurs de patous plus effrayants les uns que les autres, il est rassurant de savoir qu'il existe aussi des chiens gentils !

Etant descendus jusqu'à une altitude de 800 mètres environ, il faut maintenant monter au col du Berceau (1030 m). Malgré son élévation fort modeste, ce col n'est pas à prendre à la légère. Il fait très chaud à présent, la montée est raide et, contrairement au col du Razet, se fait en grande partie en plein soleil. A mi-parcours, deux ouvriers font des travaux sur le chemin, ajoutant des marches en bois aux endroits les plus raides. En réalité, seul l'un des deux hommes travaille, le deuxième se contente de regarder depuis une belle place assise bien à l'ombre. Celui qui ne fait rien nous salue au passage : "Bonjour messieurs les touristes", puis rajoute quelque chose dans une langue qui n'est pas le français… je n'ai aucune idée de ce qu'il dit, mais à mon avis, ce n'est pas un compliment !

Au col, comme par magie, il n'y a plus du tout de montagnes devant nous et la mer est soudain là, en dessous, presque à la verticale du point où nous nous trouvons. On voit la ville de Menton, le cap Martin, les plages, les bateaux amarrés dans les marinas et d'autres qui naviguent sur une mer bleue qui se fond dans un ciel de couleur identique. Juste sous le col, sous un arbre, nous trouvons une place peut-être un peu trop pentue mais qui offre la combinaison nécessaire de vue et d'ombre. Dernier pique-nique, dernières piqûres d'araignées et de fourmis… puis c'est la dernière descente des vacances.

Même si la mer semble être à portée de main, il nous reste 1030 mètres de dénivelée et deux bonnes heures et demie de descente jusqu'à la plage. Dans sa partie supérieure surtout, cette descente est assez pénible, sur un sentier plutôt raide recouvert de gravillons et de cailloux qui ne tiennent pas, mais vraiment pas du tout, sous nos chaussures. Chaque pas se termine en glissade, éviter de se trouver sur les fesses relève de l'exploit. Nous avançons très lentement : ce serait trop bête de se faire mal à deux heures de l'arrivée ! Les choses deviennent plus faciles au le grand replat du Plan du Lion (716 m), qui semble avoir été touché par un incendie de forêt il y a quelques années : certains arbres sont calcinés et morts, alors que les plus grands ont survécu et, au sol, la végétation a repris ces droits.

La descente se poursuit, toujours raide mais désormais un peu moins fastidieuse. Aux Granges St. Paul (446 m) nous croisons une première petite route, puis une deuxième plus bas. Le bruit de l'autoroute devient subitement envahissant, la ville n'est plus très loin. Nous passons sous l'autoroute et continuons à descendre entre de grandes villas, par une suite de jolis chemins en escalier et de ruelles. Puis, tout d'un coup, nous sommes en bas, au niveau de la mer : il ne reste plus à se déshabiller et sauter dedans. La première tentative est un échec : nous nous posons sur les galets et nous faisons éjecter immédiatement : la plage est privée, bienvenue sur la Côte d'Azur. Mais cinq minutes plus tard, sur une plage publique cette fois-ci, nous atteignons enfin notre but et trempons nos pieds, puis tout le reste, dans une eau délicieusement chaude. 

Nous l'avons fait : sur deux étés et avec quelques petites entorses au règlement, nous avons marché du Léman à la Méditerranée. 

Quatrième partie

Hike partners: stephen


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Comments (1)


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Bertrand Pro says:
Sent 9 September 2019, 16h09
Merci de ton récit que j'ai savouré avec bonheur du début à la fin...ça fait vraiment rêver ! En plus c'est sympa d'avoir un vrai texte et pas seulement un tas de photos comme trop souvent aujourd'hui sur le net.


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