Pic Lenine (7134m) : Ötzi en Kirghizie


Published by Bertrand Pro , 19 November 2014, 10h43.

Region: World » Kyrgyzstan
Date of the hike:20 July 1993
Mountaineering grading: PD
Waypoints:
Geo-Tags: KS   TJ 
Time: 15 days
Height gain: 5000 m 16400 ft.
Height loss: 5000 m 16400 ft.

Plus de 20 ans déjà, ce récit est donc à ranger dans la rubrique "anciens combattants", je me permet de le rajouter moins pour donner des infos par ailleurs disponibles partout sur le net (inexistant à l'époque...) que pour partager quelques images "vintage"...

Après l'ascension du Ojos del Salado (6893m) un an plus tôt, je pensais avoir pris goût aux bavantes de haute altitude, quoi de mieux donc qu'un 7000m pour étoffer le palmarès de l'alpiniste assoiffé de reconnaissance que j'étais devenu. Le programme "clé en main" proposé par Eiselin Expeditions, célèbre voyagiste de montagne lucernois, en proposait même 2 pour le prix d'un, puisqu'après le Lénine nous étions supposés enchainer sur le Korjenevskaia (7105m), voir même sur le Pic du Communisme (7495m) pour les plus enragés...

Nous avions entamé le séjour par un WE de tourisme à Moscou, je l'achèverai d'ailleurs de la même façon en allant découvrir les villes légendaires de la Route de la Soie, Samarkand et Boukhara, encore largement épargnées par le tourisme à l'époque - s'y balader seul exigeait une certaine détermination, un bon sens de l'improvisation - et de solides connaissances de russe !

L'arrivée sur la Place Rouge m'avait justement permis de tester sur le terrain mes connaissances d'autodidacte - c'était la 1ère fois que j'entendais cette belle langue autrement qu'à travers mes cassettes d'Assimil ("Le Russe sans peine" - tu parles !). Avoir du mal à comprendre les passants m'indiquant le chemin après avoir lu Преступление и наказание (Crime et Chatiment) dans le texte était évidemment une bonne leçon d'humilité. Un coup d'avion plus tard, nous visitions rapidement (et pour cause : il n'y avait rien à voir) Taschkent dans une véritable fournaise avant d'entamer la partie la plus dangereuse de toute l'expédition (et de loin !) : le trajet en hélicoptère jusqu'au camp de base d'Ashik Tash à 3700m.

C'était l'un de mes 1ers voyages un peu aventureux, j'étais donc facilement impressionnable, mais je crois que je tremblerais aujourd'hui encore : 18 personnes et des centaines de kilos de matériel entassés comme des bestiaux dans l'énorme carlingue d'un vieil hélicoptère militaire reconverti à un usage civil, dont la dernière révision remontait surement à l'époque soviétique. Un vacarme assourdissant en toile de fond, dont la monotonie était interrompue à intervalles réguliers par un nouveau bruit bizarre en provenance d'un des rotors..."не беспокойтесь* (ne vous en inquiétez pas !") répondait le copilote à chaque question.

Il y avait pourtant de quoi : il fallait franchir la chaine escarpée de l'Alai à plus de 4000m avant de survoler la vallée de Fergana, séparant l'Alai de la chaine principale du Pamir. Je garde le souvenir terrifiant de ce monstre chargé à bloc, de toute évidence à la limite de sa portance, en train de tanguer entre des sommets acérés que révélaient les trouées entre les nuages...du copilote tenant un lambeau de carte devant son collègue aux manettes pour lui suggérer ou se diriger (je n'invente rien !). Enfin bref nous atterrissions au bout de 2h30 de vol (!) sur la verdoyante prairie d'Ashik Tash. En termes de risque, le froid, l'altitude et les crevasses du Pic Lénine ne pouvaient sans doute plus représenter grand chose après tout ça.

Je n'ai plus assez de souvenirs pour reconstituer l'agenda précis, l'ensemble ne se distinguait d'ailleurs guère de la vie quotidienne expéditionnaire chantée par tant de récits plus ou moins héroïques...


Le camp de base

Aménagé comme un village de vacances, d'un confort presque douillet avec ses tentes-dortoirs collectives, sa cantine aux repas simples mais roboratifs, il y avait même quelques douches spartiates...et une petite tente bistrôt pour écluser de la vodka en jouant de la guitare...plus une poignée de yourtes saisonnières où les bergers kirguizes vendaient quelques casquettes de laine artisanale pour arrondir leurs fin de mois (ou celles du patron du bistrôt...). On y rencontrait des alpinistes du monde entier, un pays de cocagne pour l'amoureux des langues que j'étais déjà...passer de l'italien à l'espagnol (avec même de temps à autre une incursion par le turc !) sans jamais devoir dévier du seul sujet digne de conversation (la montagne) était déjà une forme de nirvana avant même d'avoir attaqué l'air raréfié !


"Bertrand, réveille-toi Bon Dieu"

Le surlendemain de l'arrivée, sortie d'acclimatation sur un petit 4800m local. L'idée était d'aller y passer la nuit histoire de faire quelques globules. Le chef  d'expé, qui partageait ma tente, m'avait expliqué le lendemain que je lui avais fait très peur par une interminable apnée du sommeil, une minute parait-il (!!!) - il avait été à 2 doigts de me secouer. "Ben non, je ne me souviens de rien, j'ai super bien dormi !" lui avais-je répondu...


Les toilettes du camp de base avancé

On ne profitait finalement pas bien longtemps de l'herbe moelleuse du camp de base, le véritable théatre des opérations se déroulait en fait 800m plus haut sur la moraine du glacier à 4500m. Un ultime coup d'hélico pour amener les bagages avait permis d'éviter une série de portages éreintants, mais pour le reste fini la cantine, fini la yourte-bistrôt, fini les douches, fini la jeune et ravissante aide-cuisinière Elena, ne restaient plus que du caillou, de la glace et des poilus. Fini aussi les toilettes abritées : la version hardcore installée sur la moraine se constituait d'une simple passerelle de bois enjambant une crevasse, au milieu de laquelle avait été percé un trou. Un vrai bonheur dans la tempête de neige (qui sera notre ordinaire durant  les 10 jours passés là haut...)


Le camp des macchabées

L'emplacement du camp 1 à 5300m avait été balayé 3 ans plus tôt par une gigantesque avalanche de séracs (semble-t-il déclenchée par un petit séisme), tuant 42 personnes - la plus grande tragédie de l'histoire de l'alpinisme si on s'en tient à l'aspect quantitatif. La plupart des corps sont évidemment encore en cours de digestion par le glacier. Un nouveau camp avait été aménagé mais plus bas, ce qui conduisait à en rajouter un autre vers 5700m, en plein vent, pour éviter une trop longue journée jusqu'au camp supérieur à 6050m. Il faut dire qu'avec 20 à 40cm de neige fraîche à retracer tous les jours ou presque, nous n'étions pas bien rapides...


Le fantome du Pic Lénine

La photo en dira plus que de long discours. Avec les toilettes de l'ABC, ce sera sans doute l'autre souvenir marquant que chacun aura gardé en tête 20 ans plus tard...au vu des vêtements portés par la momie, il devait s'agir d'un alpiniste indigène disparu dans les années 50. Horrifiés, nous avions averti le service de secours au camp de base...qui nous avait répondu laconiquement qu'ils attendraient la fin de la saison pour "faire un ramassage global" (sous entendu : la momie et les autres cadavres que le millésime 1993 ne manquerait pas de produire !)


La rudesse du quotidien

Les souvenirs sont confus, mais cela consistait en gros à  une série d'aller-retour pour s'acclimater, porter de l'équipement vers les camps plus haut, redescendre quand il faisait vraiment trop mauvais...Une journée typique commençait donc par se blanchir les doigts à sortir les ancrages gelés dans la neige, avaler un vague porridge tiède cuit au bout d'une heure de patience, s'époumonner en se relayant jusqu'à l'agonie pour tracer dans la neige fraîche tombée la veille ou la nuit, remonter la tente plus haut (agonie bis pour le terrassage), passer l'après-midi à faire fondre de la neige sans jamais savoir ou se mettre (chaleur insupportable dans la tente au soleil, rayonnement aveuglant dehors, froid glacial dans la minute suivant le crépuscule), avaler quelques trucs déshydratés en s'interdisant de trop boire pour ne pas devoir sortir pisser la nuit, devoir quand même pisser sur les coups de 4h du matin par -10° dans la tente (dans la bouteille pipi, en faisant gaffe de ne pas tout renverser sur le voisin endormi...).


Le sommet

Ben oui, on y est quand même arrivés. Il a fallu passer 3 jours au camp supérieur à 6050m pour attendre que le temps se calme et que la trace soit ouverte (par des instructeurs russes...avec de l'oygène !). Les neurones ne devaient pas être trop atteints puisque je me souviens avoir joué à la belote en VO avec lesdits instructeurs la veille de l'assaut. Grand beau le matin du départ, mais l'éclaircie n'était évidemment qu'un leurre, je suis arrivé le 1er en haut dans le vent et le brouillard, rien vu du spectacle parait-il fabuleux s'étendant selon certains jusqu'au K2. J'étais par contre bien affuté à l'époque puisque selon mon petit calepin j'avais fait les 1150m de montée (on redescend un peu au milieu) de 6050m à 7134m en 5h45 en retraçant parfois ce que le vent avait effacé...Aucune fierté, juste la terreur de ne pas retrouver le camp dans cette purée de poix - ce qui faillit bien arriver d'ailleurs, j'étais engagé dans les pentes supérieures de la face nord au moment ou une courte éclaircie m'a fait comprendre mon erreur.


Le bonheur

Ben oui, il y en a quand même eu un peu...mais c'était 2 jours plus tard de retour dans le confort du camp de base à papoter avec les amis du jour, l'esprit apaisé et l'orgueuil repu, tout en dévorant des quantités phénoménales de crèpes et de bouillie de riz sucré - que tout parait succulent quand on revient de si haut ! Pour les amateurs de régime, mieux vaut aller voir ailleurs : les quelques jours de glande baffratoire au camp se chargent vite de remettre en place la couche de panne initiale autour des cotes !


La suite

"Le Lénine était vraiment spécialement dur cette année" nous dira Flavio Zappa, le chef d'expé qui accompagnait les groupes d'Eiselin chaque année. Inutile de dire que pour la majorité du groupe la perspective de remettre le couvert 2 jours plus tard sur le Korjenevskaia n'avait plus vraiment la cote. Seuls les 2 plus enragés embarqueront dans l'hélicoptère pour de CB de Moskvina, non loin de là à vol d'oiseau mais déjà en territoire tadjik. Quant à nous les contemplatifs, afin de ne pas nous laisser continuer à engraisser dans la sédentarité pour la dernière semaine avant le retour en hélico à Taschkent, les organisateurs russes nous organiseront gentiment un trek-camping de 4 jours dans le Piémont du Pamir (donc entre 3500m et 4500m).


Epilogue

Ce sera indéniablement la plus belle partie du voyage, une itinérance idyllique au milieu de paturages aussi verts que l'Appenzell ou l'Emmental, de camps de nomades kirghizes où jamais ne manquera l'invitation à partager les galettes chaudes à la double crème (miam !) et lait de jument fermenté (beurk)...le tout avec en toile de fond les grands glaciers scintillants descendant des hauts sommets. Ce sera aussi pour moi l'occasion de lier amitié avec un certain nombre de montagnards russes avec lesquels je repartirai faire les 400 coups dans le Caucase, l'Oural hivernal, les falaises de Crimée, l'Altaï sibérien...au cours des années suivantes. Beaucoup ont suivi le même chemin que moi, longtemps mariés à la montagne ils sont aujourd'hui sagement casés, parfois un peu ramollis, mais toujours avec une étincelle dans le regard en se rappelant de tout ça.

De mon coté. cette expé m'aura vacciné dénitivement contre la haute altitude, je n'ai plus jamais dépassé les 6400m par la suite !


Hike partners: Bertrand


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Comments (5)


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Sent 19 November 2014, 12h21
UUUuuaaaaooooo....!!!!
Aventure fantastique et superbe dans une montagne presque légendaire.
Félicitations également à les superbes photos.

Angelo & Ele

andrea62 says:
Sent 19 November 2014, 15h37
Félicitations pour la grande course.
Eiselin etait le chef de l'expedition au Dhaulagiri du 1960?
Merci.
Andrea

Bertrand Pro says: RE:
Sent 19 November 2014, 15h47
C'était bien lui, Max Eiselin, qui a ensuite créé un magasin de montagne et une agence de voyages d'alpinisme !

LaGazelle says: Souvenirs...
Sent 19 November 2014, 18h53
Ha ha ha, j'ai bien ri! Merci pour ce magnifique récit qui me rappelle mes (très modestes) aventures dans la région. Et, oh, ah oui, les photos me font le mal du pays...
Astrid la Gazelle

Bertrand Pro says: RE:Souvenirs...
Sent 20 November 2014, 07h59
>qui me rappelle mes (très modestes) aventures dans la région

On aura droit à un récit ?


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