Mini Kora du Mont Genye (6200m) - 1ère partie


Published by Bertrand , 18 November 2019, 18h05.

Region: World » China » Sichuan
Date of the hike:29 September 2019
Hiking grading: T3 - Difficult Mountain hike
Waypoints:
Time: 8 days
Height gain: 4000 m 13120 ft.
Height loss: 4000 m 13120 ft.
Route:Naiganduo - Sangdaka - Daodao Valley - Reti Valley hot springs - Ritong Camp - Xiaozha Niuchang - Xiaozha Lake en AR - Naiganduo (107 km)

Situé au coeur du mythique pays Kham, l'une des 3 régions du Tibet historique avec l'Amdo et le Tibet occidental, le Genye est un massif extrêmement impressionnant culminant à 6200m (3ème sommet de la province du Sichuan). Le sommet lui même est un gros dome neigeux défendu de tous les cotés par des glaciers raides et déchiquetés, les vallées adjacentes sont au contraire enserrées entre parois et aiguilles rocheuses évoquant plutôt la Bregaglia ou la vallée de Chamonix - en version XXL ! Dans la cosmologie bouddhiste, le Genye est la 13ème montagne la plus sacrée du Tibet, quiconque parvient à en faire le tour complet (kora) est donc supposé donner un bon coup de boost à son karma...Des conditions nivo-météo hostiles ne nous ont pas permis de boucler totalement le circuit, mais ce petit trek plutôt aventureux restera néanmoins pour nous tous l'un de nos souvenirs les plus marquants.

Sur le terrain, on est bien loin des classiques du Népal ou du Ladakh : aucune carte digne de ce nom, aucun balisage, aucun chemin en dehors de quelques sentes d'animaux, d'immenses marécages, presque aucun pont, évidemment pas de réseau...bref sans l'organisation irréprochable de notre guide Yang Xiao / 羊小 (avec qui nous avions réalisé l'année passée la traversée du Tian Bao Shan  / 天宝山) et de son adjoint Frank nous n'aurions pas été bien loin.


Sur le plan pratique, pour notre groupe de 8 (Agnès & moi + nos 2 ados + belle famille + notre camarade Michel), nous avions à notre disposition une caravane de 12 chevaux guidés par 4 muletiers tibétains - dont un seul parlait chinois (!). Sniff, et moi qui me réjouissait de pratiquer mon - médiocre - mandarin avec eux (l'anglais étant évidemment aussi inconnu au Tibet que dans le reste de la Chine)...Les chevaux ne peuvent pas franchir le col principal à 5150m, il faut (aurait fallu) donc être autonome 2 jours durant avant de retrouver la caravane (qui fait le tour par le bas) dans la vallée opposée  de 冷谷 / lenggu.

Petit journal de bord jour après jour (1ère partie)

Samedi - dimanche 21-22/9 : Suisse - Chengdu

Vol Zürich --> Hong-Kong --> Chengdu (capitale de la province du Sichuan, 8 millions d'habitants, bref une ville moyenne pour la Chine) avec Cathay Pacific. Hong-Kong s'agite beaucoup depuis quelques mois...mais malgré toute la sympathie que nous pouvions avoir pour le mouvement pro-démocratie, nous n'étions égoistement pas fâchés que la police locale ait sécurisé l'aéroport !  Nous retrouvons le reste du groupe (arrivé via Amsterdam et Pékin) à Chengdu  en milieu de journée du dimanche après la nuit blanche de rigueur. Miraculeusement aucun bagage ne manque à l'appel...pour le reste, comme partout en Chine, tout fonctionne parfaitement et les formalités d'immigration prennent moins de 10 mn. Il faut juste accepter de se faire radiographier de tous les cotés  : empruntes digitales des 10 doigts, photos et scan de l'iris...bref au vu du nombre de caméras installées un peu partout dans le pays on réalise vite qu'en cas de conduite déviante on sera vite repérés !


Chengdu

La ville n'a aucun cachet historique particulier, mais s'y balader au milieu des odeurs, de la foule bigarrée et des innombrables échoppes (en simplifiant : moitié mini épiceries, moitié gargotes - les Chinois semblent partager leur temps entre manger et acheter à manger) a quand même un certain charme. On trouve à nouveau plein de vélos, et le reste des 2-roues est à 95% électrique, de même qu'un grand nombre de voitures. On est loin de l'aggression sonore et olfactive des grandes métropoles asiatiques. Le 1er diner du séjour revigore les paupières assoupies : la cuisine du Sichuan est réputée être l'une des plus pimentées du monde...Nous apprendrons donc vite le mot miracle à prononcer à l'entrée de chaque restaurant : 不 吃 辣 的 / bu chi lade / pas épicé siouplait !



Qui a dit que les Chinois ne faisaient plus de vélo ?


Eh oui, ici aussi...bon, ça vaut quand même pas la corne de rhinocéros en poudre !
 

Lundi 23/9 : Chengdu (500m) - Luding (1300m), 4h de route

Le centre de reproduction et d'acclimatation des pandas est LE must touristique de Chengdu, nous y passons donc une matinée - ce sera l'un des seuls moments du séjour où on apercevra un autre touriste occidental...Pour le reste, même en ce lundi matin maussade, les visiteurs locaux sont assez nombreux - ça promet pour la semaine suivante de la golden week, le 15 août chinois ! On est tous bon public, les pandas sont objectivement adorables, ils passent en fait la journée à bouffer du bambou (20 kg par jour et par individu...) vautrés par terre et complètement indifférents au crépitement des smartphones. La belle vie quoi.


Manger vautré, dormir, puis recommencer...sweet life !




L'après-midi, 4h de route - toujours excellente - nous amènent à l'étape du soir à Luding (1300m), petite ville terriblement encaissée au fond d'une austère vallée boisée, dominée par des sommets à plus de 3000m. Sous le ciel plombé et la pluie qui se met à tomber, l'endroit est passablement déprimant.  Il faut donc un peu de motivation pour ressortir humer l'ambiance locale après un excellent diner sichuanais - servi comme il se doit sur une table ronde tournante : comme d'habitude, Frank et Yang Xiao commandent une tonne de trucs différents, en négociant durement le moins de piment possible...avant de réaliser avec stupeur à la fin du repas la voracité sans limite du groupe suisse - il ne reste absolument rien dans aucun des plats ! Bon faut dire que lapinou mange (au moins) pour 4.


Luding


Vegan ou pas, spicy ou pas, nous on baffre

Spectacle étonnant à peine sortis du restaurant : à la tombée de la nuit, toute la ville se rassemble sur la place centrale pour danser en musique au son d'une musique criarde aux sonorités résolument chinoises, c'est visiblement leur gymnastique locale !



 

Mardi 24/9 : Luding (1300m) - Xindujiao (3400m), 8h de route

On démarre la journée en allant jeter un petit coup d'oeil au célèbre pont de Luding qui relie les 2 parties de la ville. Il a été le théâtre d'un combat épique entre Mao et les nationalistes durant la Longue Marche de 1949, bataille remportée évidemment haut la main par le grand timonnier dont les images rappellent le courage. Pour le reste il pleut toute la journée et il fait de plus en plus froid, heureusement qu'on ne fait que de la route...l'idée est en fait de s'acclimater progressivement en véhicule avant de déboucher sur le plateau de Litang à 4000m où démarrera le trek. La route pour Kanding illustre bien la technique chinoise pour soumettre la nature, sur une centaine de kms elle force le relief raide et déchiqueté à coup d'immenses viaducs ou tunnels, tous plus moderne l'un que l'autre.


L'autoroute est finie, maintenant on doit encore construire le train !

Kanding

Le gros hic c'est que - tunnel ou pas - il faut quand même franchir un col à 4300 (!) pour atteindre la ville suivante de Xindujiao (3430m). Les infos sont contradictoires, mais le risque d’être bloqué par la neige là-haut au milieu des camions est important; Yang Xiao et notre chauffeur optent donc prudemment pour un gigantesque détour par le fond de vallée. Un autre col est à franchir mais il ne fait alors "que" 4000m et n'est pas enneigé. Excepté ce petit aléa météo, les routes sont désespérément larges et excellentes, souvent meilleures que les cols routiers alpins en fait. Par contre il faut du coup s'arrêter dormir à Xindujiao, la ville-étape de Yading initialement prévue étant vraiment trop éloignée.

Je ne suis pas fâché de ne pas avoir à négocier la recherche puis le changement d'hotel pour 10 personnes ce soir - Frank parle un mandarin à me rendre jaloux ! Bon il vit la moitié de l'année en Chine depuis 12 ans, ça doit aider un peu. Comme les routes, tous les hotels des petites villes de montagne où nous aurons à séjourner sont impeccables, propreté et confort ***, ameublement de style local d'un goût très sûr, Wifi, oxygène au delà de 4000m...faut juste pas leur demander de parler anglais !


Xindujiao




Mercredi 25/9 : Xindujiao (3400m) - Litang (3980m), 6h de route

Le temps est toujours assez instable, (rares) éclaircies et (fréquentes) giboulées de neige, mais MétéoBlue prévoit miraculeusement une amélioration durable tout juste pour le 1er jour de marche le surlendemain. Rendez-vous dans la suite du récit pour connaitre la réalité...Pour le reste c'est un très beau parcours de montagne qui donnerait presque le regret de ne pas être à vélo (bon je suis sans doute le seul à exprimer ce regret, et j'ai bien dit presque...). Un 1er col à 4350m, une descente sur la ville de Yajiang (2700m, initialement prévue pour dormir), puis un second col à 4430m au milieu d'un paysage tout blanc. Depuis Xindujiao l'ambiance est résolument tibétaine...excepté les cars de touristes chinois partis découvrir ce Tibet qui est pour la plupart d'entre eux bien plus exotique que l'Europe Occidentale !


Yajiang. Il fallait quand même vouloir mettre une ville dans un coin pareil...


Touristes chinois au col à 4430m. Un petit air de déjà vu.


Nous arrivons à Litang (3980m) vers 15h, juste à temps pour un late lunch et une 1ère découverte de la ville. Qui a gardé pas mal de cachet d'ailleurs - avec ses 80.000 habitants c'est semble-t-il l'une des villes de cette taille les plus hautes du monde. Nous sommes au coeur du pays des célèbres guerriers Khampa, terreur des voyageurs jusqu'à il n'y a encore pas si longtemps. Leur légendaire cruauté avait d'ailleurs inspiré des pages à faire frémir  à Heinrich Harrer dans son fameux livre 7 ans au Tibet...Leurs descendants jouent aujourd'hui tranquillement au Majong sur les trottoirs de la ville, mais l'altitude elle n'a rien perdu de sa férocité pour ceux qui s'acclimatent lentement comme moi : je suis réveillé vers 1h du matin par une migraine insupportable qui ne disparaitra qu'après avoir boulotté une partie de la pharmacie (du style 1 Ibuprofène + 2 Paracétamol + 2 aspirines en l'espace de 1h30). Technique peu recommandable mais efficace, plus le moindre mal de tête durant le reste du séjour !


Toilettes publiques à Litang. Connaissance du mandarin ou du tibétain appréciée, coeur bien accroché indispensable sitôt parvenu en haut de l'escalier...


Marché de Litang. Tout arrive en fait de la plaine car évidemment presque rien ne pousse à cette altitude.


Litang. La maison du grand lama (non là j'invente...)


Ma fille le trouve pas mal ton fils...sûr qu'il veut rester moine ?



Les fils des Khampas




Mon père était Khampa, il a même connu Heinrich Harrer.


Jeudi 26/9: Litang (3980m) - Naiganduo (3720m), 3h30 de route

Nous consacrons une partie de la matinée à la visite de l'immense monastère de Litang (>1000 moines), une sorte de Potala miniature absolument superbe. Même si on peut discuter de la sincérité de leurs intentions, force est de constater que la Chine subventionne aujourd'hui largement la réfection voire la construction de monastères bouddhistes...Il fait encore plus froid à l'intérieur que dehors mais - par respect pour les moines juste vétus de leurs tuniques rouges - on se retient de sortir les doudounes. Nous sommes étonnamment les seuls touristes à assister à une impressionnante cérémonie de mantras dans le plus pur style de Tintin au Tibet - la lévitation et le migou en moins !




Om mane lapinoum


Monastère de Litang

Ce monastère a parait-il donné le départ de la grande révolte tibétaine anti Mao : le Sichuan a été  "communisé" bien plus vite que la Province Autonome du Tibet à laquelle Mao souhaitait, à l'origine, accorder (un peu) plus d’autonomie...Les Khampas de Litang se sont alors mis en marche vers Lhassa en fédérant le soulèvement autour d'eux - avec la réaction brutale que l'on connait qui a conduit à l'exil du Dalaï Lama en 1959. Aujourd'hui la pratique religieuse et monacale est totalement acceptée...pour peu de ne jamais y faire figurer la moindre image de sa sainteté Tenzing Gyatso !




Allez les gars, faut retourner prier !
 
Les aventures reprennent sitôt le déjeûner (un peu moins pimenté avec l'altitude, ou alors on s'est habitués) avalé : il s'agit de rejoindre Naiganduo, le village des muletiers et départ du trek, par un dernier col routier annoncé à 4770m (!). La neige a entre-temps fondu...mais la route du col s'est éboulée sur le versant opposé ! Yang Xiao et Frank font jouer leur réseau pour charter 2 jeeps qui nous attendront de l'autre coté, charge à nous de faire quelques aller-retours à travers le glissement de terrain pour transporter les bagages...


Sur la route entre Litang et Naiganduo


Dans la montée au col, vers 4400m

Au final plus folklo que stressant, nous franchissons le col en plein blizzard (10-15cm de neige sur les bords) mais sur une route invariablement large et lisse comme un billard. La zone éboulée apparait au bout d' 1/2h de descente, elle est d'ailleurs assez impressionnante, pas sûr que ce soit réparé d'ici à notre retour...enfin on verra bien ! Le portage se fait dans une joyeuse anarchie avec un policier chinois vociférant en vain pour nous obliger à un large détour "pour votre sécurité - la montagne va vous tomber dessus !" Le soleil est de retour en arrivant à Naiganduo, le village est adorable et - redescendus à 3720m - on y aurait presque chaud. Tous les gens sont souriants et bienveillants sitôt prononcée la formule magique de "Tashi Delek" (= bonjour, bienvenue en tibétain), on se croirait presque revenus en Iran.


On vous avait prévenus !


Ceci fut une route

Tranquillité et paysages sont à la hauteur avec un 1er coup d'oeil sur les impressionnants sommets du massif du Genyen juste derrière les derniers chortens...Nous sommes accueillis dans la maison de Zicheng qui sera le responsable de la caravane - mais sans ses chevaux : une sombre règle de "tour de garde" (afin que la faible manne touristique soit équitablement partagée) l'a obligé à engager d’autres muletiers du village au lieu de tout faire en famille comme prévu. Frank et Yang Xiao sont toutefois soulagés de compter quand même sur lui...car c'est le seul qui parle chinois ! En fait, école ou pas, 9/10ème du village ne parle que tibétain...Nous logeons dans une belle pièce chaude et richement décorée, assis sur des tapis moelleux et abreuvés de suyoucha (le célèbre thé sâlé au beurre de yak rance). Il faut juste penser à ne pas dormir avec les pieds en direction du Bouddha qui orne le fond de la chambre (insulte suprème, de même que le montrer du doigt...). Bref chacun sent confusément que nous aurons l'occasion de regretter tout ça lors des rudes nuit de camping à venir.


On est encore présentables pour les photos. La prochaine douche c'est dans 8 jours...


Naiganduo


Naiganduo. Bien contourner par la gauche, capitaine !


Naiganduo


Naiganduo


Naiganduo. "Et Pemba, tu le trouves comment ?"


Même Arnaud est aux anges : le Wifi (anémique mais quand même) est arrivé au village en même temps que l'asphalte il y a 2 ans. Les femmes de la maison ont vite appris à utiliser WeChat (le Whatsapp chinois) pour videochatter sur leurs smartphones Huawei avec les copines du village d'à coté. Corollaire moins folklorique : le fils de Zicheng, 3 ans, passe désormais ses soirées à jouer sur son petit écran, en zigouillant à chaque minute plus d'êtres humains que les chars chinois à TianAnMen en 1989...

 
Vendredi 27/9 : Naiganduo (3720) -Sangdaka (4075), 16.7km, +600m, 6h30 de marche



La matière première de la tsampa. Mais on peut aussi la distiller...


Naiganduo lodge, nos muletiers en plein conciliabule


L'épouse de Zicheng, apparemment pas trop inquiète du départ de son mari...

C'est le grand départ. La veille au soir, Yang Xiao a fait part de ses doutes quant à la possibilité de franchir le col au vu des récentes chutes de neige. Le groupe choisit néanmoins de rejeter le plan B et de tenter le coup quitte à faire 1/2 tour au pied des difficultés...Il est vrai que cette 1ère journée est superbe, douce et lumineuse. On ne le sait pas encore mais ce sera au final la seule complètement sans pluie...


Encore tout sourire. Les insensés, s'ils savaient...

C'est le grand départ, accompagnés par tout le village ou presque.


Massif du Genye : bordure orientale


Massif du Genye. Maintenant yaka marcher.

Quelques kms sur la petite route permettent un échauffement en douceur, le rare trafic est constitué de villageois ou bergers juchés sur des motos bariolées, souvent sonorisées à grand renfort de musique locale. Nous montons ensuite progressivement vers le nouveau monastère de Lenggusi (4000m), l'un des plus importants de la région (plusieurs centaines de moines), en plein travaux.


En chemin vers le monastère


Nous arrivons au nouveau monastère de Lenggusi

Tout comme à Litang, nous sommes frappés par les moyens considérables mis à disposition pour refaire ces édifices religieux, toujours dans un style très respectueux de l'architecture traditionnelle. Bref avec un regard de touriste ça sent certes (un peu) la peinture fraîche mais qu'est ce que c'est photogénique. Encore plus avec quelques moines (ou yaks) au 1er plan, évidemment.


Le nouveau monastère de Lenggusi. Une petite odeur de peinture fraîche.

Les choses sérieuses commencent l'après-midi avec la 1ère grosse (sic) ascension pour aller prendre pied à 4400m sur l'immense plateau ondulant au pied de la face sud du Genye. La forêt monte à plus de 4300m, le record de l'année passée dans le Yunnan est donc battu, au delà c'est un paysage infini de prairies juste piquetées de yaks et des rares yourtes blanches des bergers tibétains qui estivent ici. Il suffit de tourner la tête de 90% pour contempler les vastes glaciers déchiquetés du Genye (6205m), un peu comme si l'Alaska venait rencontrer la Mongolie. Nous sommes bêtement émerveillés, sans pouvoir faire autre chose que de débiter des banalités superlatives tout en faisant des photos.




Pas toujours facile de regarder ses pieds dans un cadre pareil...


Les glaciers de la face sud du Genye (6205m)

Le camp est installé sur un paturage bien plat au bord d'un petit torrent. Le montage des tentes high-tec de Yang Xiao n'est pas des plus intuitifs...mais une heure plus tard chacun peut s'asseoir dans l'herbe, une tasse de thé en main, pour rêver en silence devant le blanc des séracs en train de changer de couleur au crépuscule. On signerait tous alors pour 8 jours (ou 15 ou 30) comme ça. Autant dire tout de suite qu'on changera un peu d'avis dès le lendemain soir...



Le voisinage semble discret...yaka monter les tentes et on pourra faire la fête !

Les autres enseignements de cette 1ère journée :

- les 4 muletiers qui accompagnent Zicheng ne parlent que tibétain...c'est raté pour mon projet d'immersion totale. Bon Zicheng parle très bien mandarin, avec un accent plus facile à capter que Yang Xiao (c'est à dire que j'arrive à piger un quart de ce qu'il dit au lieu d'un dixième). Il fait même semblant de me comprendre.


Tutim, aide-muletier. Parle hélas encore moins bien chinois que moi :-(

- nos accompagnateurs seront au régime sans sel toute la semaine : l'une des juments a profité de la pause de midi pour farfouiller dans les sacs, en extraire le sac de sel, et le baffrer en totalité (!). Elle était toujours vivante le lendemain. Bon de façon générale la cuisine locale n'est jamais bien salée, ni jamais bien sucrée...ça leur réussit plutôt bien d'ailleurs. C'est là qu'on réalise qu'on a pris de sales habitudes en occident.

- comment faire durer un stock limité de cacahuètes pour 8 jours d'apéro ? Obliger les participants à les manger exclusivement avec des baguettes...le temps d'avoir réussi à en chopper quelques unes et le diner est déjà servi. Seul Arnaud-lapinou acquièrera suffisamment de dextérité pour faire baisser à lui tout seul les réserves...


Mieux qu'à Ibiza, non, Cécile ?


Samedi 28/9 : Sangdaka (4075) - Daodao Valley camp (4280). 12km, +680m, 5h de marche
 
Cette 1ère nuit est magnifiquement étoilée, pourtant le thermomètre ne descend qu'à -5°, juste de quoi geler partiellement l'eau des gourdes. Bref, pas de quoi fouetter une jument - lesquelles ont passé leur nuit à brouter paisiblement entre les tentes. Les 3 poulains de la caravane sont, selon nos muletiers, des proies potentielles pour le loup, bien présent dans la région...du coup chaque petit hennissement était l'occasion d'un réveil en sursaut pour nous tous - "m...les chevaux s'affolent, le loup doit rôder, et moi qui voulait justement sortir pisser..."


Au réveil


Démontage du camp

Les manips de levée de camp ne sont pas encore bien rodées, du coup on ne démarre qu'à 10h - mais après tout on est en vacances et pas en expé. L'itinéraire (difficile de parler de chemin !) continue à onduler à travers d'immenses prairies entrecoupées de vallées anonymes, donc l'inconvénient est simplement d'être envahies de vastes marécages. On apprend donc vite à bondir d'une touffe d'herbe à l'autre, un cri signalant en général un saut raté et un pied trempé. "Vous voyez ce que ça donne quand on ne canalise pas chaque torrent comme chez nous !" nous expliquera doctement mon beau-frère Francis, responsable de l'aménagement des cours d'eau pour le canton de Genève.


Toutes les techniques sont permises.

Certes, mais à ce prix là on a aussi droit aux champs d'edelweiss, aux troupeaux de yaks et aux yourtes des bergers, d'où jaillit en général une volée d'enfants. Ecole ou pas, pas un ne parle un mot de mandarin mais un simple échange de Tashi delek suffit à leur bonheur !




Dites-le avec des fleurs.

Les glaciers de la face ouest du Genye succèdent à ceux de la face sud sans qu'on aperçoive pour autant une ébauche d'itinéraire pratiquable vers le sommet. "Je pense qu'il a été gravi moins d'une dizaine de fois" nous dira Yang Xiao...bon courage aux suivants ! A nous aussi, d'ailleurs, en cette fin d'après-midi : un ciel sombre et les 1ères averses de grésil semblent signaler la fin de la récréation entamée la veille. On apprécie d'autant mieux le couvert forestier pour progresser à l'abri. Record absolu sur la dernière épaule juste avant le camp : la forêt de sapins culmine à 4430m - et je parle bien de forêt, avec des sapins groupés hauts de 10 à 15m. Loin au dessus de nos têtes, les derniers arbustes isolés semblent tutoyer l'altitude du Mont Blanc...La littérature spécialisée me le confirmera au retour : les forêts les plus hautes du monde sont bien au Sichuan !



Nous plantons les tentes un peu en pente sous une bise pinçante. Le programme de la soirée est ensuite immuable : les cacahuètes à la baguette, le diner toujours raffiné préparé par Yang Xiao et Frank, et pour les noctambules qui répugnent à se mettre au lit à 20h, une petite scéance au coin du feu avec les muletiers. Option cours de tibétain pour les mordus. Leçon 1 : le feu = nyê, le cheval = to !


Zicheng a l'oeil pour dénicher...


...et Yang Xiao adore cuisiner...ça tombe bien on est pour la plupart assez voraces !

 
On n'est visiblement pas égaux devant le froid...


Dimanche 29/9 : Daodao valley Camp - Reti valley hot Springs (4280). 15km/+350m, 6h30 de marche
 
Evidemment à force d'avoir fait frémir les amis restés à la maison avec nos projets de bivouacs himalayens, il fallait bien que ça se retourne contre nous : le diner à peine achevé, le grésil commence à crépiter sur les parois de la tente. Musique à fond ou boules dans les oreilles, rien n'y fait, impossible de s'endormir...vers 1h du matin c'est carrément la tempête de neige. Ceux qui avaient quand même fini par s'assoupir sont  brutalement réveillés par la toile de tente, alourdie par la neige mouillée, qui vient leur chatouiller le nez tout en mouillant les sacs de couchage. Voilà ce que c'est que de croire au marketing des fabricants de tentes imperméables. Sans doute 10 à 20 litres d'eau sur l'épisode, ce que les experts traduiront aisément par 10 à 20cm de neige fraiche au col 1000m plus haut. Bref c'est pas gagné. Et ce n'est pas tout...

Le ciel est à nouveau plus accommodant au réveil du lendemain, mais à peine  le camp levé c'est le 1er gros obstacle du séjour : la traversée de la rivière Dao Dao. Il n'y a évidemment pas de pont, à quoi bon au pays du cheval. On ne le sait pas encore, mais c'est le 1er épisode d'une longue série de déchaussages / retroussages de pantalon. Eau à 3° jusqu'aux genoux, lit du torrent rempli de caillasse instable, fort courant. Le groupe grimace mais l'un après l'autre ils finissent par passer en chancelant, chacun accroché à l'épaule de celui qui marche devant lui. Faut dire que la plupart ont eu l'intelligence de prendre des Crocs - sauf nous, évidemment...

Resté seul de l'autre coté, je sens une panique irrationnelle monter en moi. Je vais passer à l'eau, c'est sûr. Impossible de me lancer. 10mn de crise de terreur seront nécessaires avant de me raisonner. Puis de me résoudre traverser le courant, les pieds insensibles et les larmes aux yeux, malgré les Crocs que Francis m'a gentiment lancé par dessus la rivière. Sitôt sorti de l'eau, penaud, j'ai pourtant droit à des félicitations, bien injustifiées. Puis à la remarque - perfide mais justifiée, elle - de ma fille : "ben maintenant tu comprends mieux quand je te dis que j'ai la trouille en escalade et que tu t'énerves..." Promis je ne le ferai plus. C'est à dire que le prochain coup je resterai simplement assis à méditer en attendant votre retour.

S'ensuivent 3h de prairies ondulantes parsemées de petits marécages. "C'est juste l'apéro, attendez ceux de cet après-midi !" rigolent Frank et Yang Xiao...Nous débouchons dans l'immense Rieti Valley (20km de long sur 1 à 2 de large) qu'il nous faudra remonter durant 3 jours pour parvenir au pied du fameux col : pas de bol, la rivière à franchir est encore plus grosse que ce matin. Heureusement ce coup-ci nos muletiers nous dénichent un endroit large mais peu profond avec un courant réduit, et j'épargne au groupe une nouvelle crise de nerfs.


La rivière principale de Rieti, plus large mais moins intimidante

Le lunch est rapide et frugal, quelques chapatis tartinés de pâte de cacahuètes ou de soja : il s'agit de ne pas trop s'alourdir avant la grande marais-party de l'après-midi...qui se révèle pour finir assez ludique : on cherche d'abord à sauver ses chaussures en sautant de touffe en touffe...avant d'abandonner le combat pour franchir les zones les plus humides pied nus. Le bain de boue est certes un peu froid, mais on se console en se disant que chez nous les spas à la mode facturent la même chose à prix d'or !


"Par ici, j'ai trouvé le sentier !"

Les ponts ça sert à rien en fait.

Les quelques coins secs sont colonisés par les yourtes des bergers tibétains qui nous jettent des sourires goguenards juchés sur leurs chevaux - ou leurs motos...il s'agit pour eux de faire redescendre les yaks femelles pour la traite de fin d'après-midi. Les troupeaux sont évidemment mélangés, mais chacun distingue infailliblement ses animaux de ceux de son oncle ou de son cousin. Nous on arrive tout juste à faire la différence entre les gentils  - qui s'écartent en nous voyant arriver - et les grognons - qui s'approchent d'un air mauvais, et qu'on préfère contourner largement quitte à se mouiller encore plus les pieds !


Gentils...


...méchant ?


Barre-toi de mon herbe !


Michel nous gratifiera de l'exploit du jour en montant sur la moto d'un des bergers, trop fier de pouvoir impressionner les longs-nez à si bon compte. Une 1ère rivière, l'eau jaillit sous les roues, une 2ème rivière, le gaillard s'enhardit...et patatras la moto se noie dans la 3ème, avec de l'eau jusqu'à la selle. Michel avait eu heureusement la préscience de sauter juste avant pour sauver son appareil photo ! Il paiera quand même de sa personne pour ressortir de la flotte, aidé par une nuée de gamins, un engin qui mettra ensuite 24h avant de redémarrer. Les 4 écolos bernois ne pourront réprimer un petit sourire narquois en apercevant nos juments dépasser tranquillement le piteux motard et son véhicule high-tech, englués dans la vase.


A fond ? A fond !


A pied c'est mieux !


Nous installons le camp à proximité des 1ères Hotsprings (sources chaudes) du séjour. Le ciel menaçant et les 1ères giboulées sont vite oubliées en barbottant dans de l'eau à 38°. Suffisamment vaseuse pour qu'on en sorte aussi sale qu'on y est rentrés, mais personne ne prête attention à ce genre de détail. Sauf Agnès et Francis qui auront le courage d'aller se tremper dans la rivière voisine, aussi cristalline que glaciale - une version tibétaine du sauna en quelque sorte ! J'en ressors riche d'une expression supplémentaire en mandarin : 泡温泉 /  pàowēnquán = se tremper dans une source tiède. 8 occidentaux tout blancs et semi-nus dans 4 mètres carrés d'eau noire, inutile de dire que nos muletiers - qui se sont rhabillés précipitamment en nous voyant débarquer - ne sont pas près d'oublier le spectacle...



Rieti Hotsprings - 泡温泉 /  pàowēnquán !


"Sont craquants ces petits blancs !"

On se couche sous un nouveau déluge, de flotte cette fois-ci, qui durera plus de 2 heures. Sans doute encore 10cm de neige fraiche tout là-haut...Les chances de passer le col diminuent chaque jour mais la nuit porte parait-il conseil, on repousse donc la décision de go / no-go au lendemain.

Suite et fin ici
 
(Crédits photos : Bertrand, Michel D, Frank H, Patricia H)

Hike partners: Bertrand
Communities: Kids & Hike


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Comments (2)


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jfk says: Super!
Sent 19 November 2019, 22h40
Belles fotos et un rapport très intéressant.
Merci pour partager!

Bertrand says: RE:Super!
Sent 20 November 2019, 08h14
Merci, tu es gentil ! Pour un alpiniste-voyageur de haut-niveau comme toi, l'ascension du sommet serait un très bel objctif...


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