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Sur le Pembrokeshire Coast Path : Dernière étape, de Newport à St. Dogmaels


Published by stephen , 24 July 2013, 19h34.

Region: World » United Kindom » Wales
Date of the hike:23 May 2013
Hiking grading: T2 - Mountain hike
Waypoints:
Geo-Tags: GB 
Time: 6:30
Height gain: 900 m 2952 ft.
Height loss: 900 m 2952 ft.
Route:Newport – Traeth Bach – Ceibwr Bay – Poppit Sands – St. Dogmaels
Maps:OS 1:25,000 "North Pembrokeshire"

English version here

Toutes les fêtes ont une fin et, après deux semaines de montées et de descentes, de rochers et de plages, d'ajoncs et de falaises, voici venu le dernier jour de ma grande randonnée le long de la côte galloise. Dès le réveil, avant même d'ouvrir les rideaux, sans même ouvrir complètement les yeux, je sais que la météo va jouer un rôle important aujourd'hui. A travers le store du Vélux au-dessus du lit, la couleur du ciel change toutes les trente secondes, s'assombrissant au passage des nuages, puis s'éclaircissant aussitôt après. Apparemment, il y a du vent…  Cette impression se confirme lorsque j'ouvre le store : bien que le ciel soit largement bleu, des vagues successives de grands nuages noirs traversent le ciel à une vitesse impressionnante, arrivant depuis la mer pour aller se perdre au-dessus des montagnes vers l'intérieur des terres. C'est un ciel plus qu'intéressant qui, j'espère, sera propice à la photographie.

Je mange le dernier petit déjeuner de ma randonnée – un petit déjeuner quelconque – seul à la véranda du bed & breakfast. En me servant un deuxième café, la propriétaire ma raconte que l'avant-veille, un randonneur d'un tout autre calibre a dormi ici. Parti de Londres, ce marcheur solitaire faisait le tour complet de la côte britannique à pied. En arrivant à Newport, il avait déjà remonté toute la côte est de l'Angleterre et avait fait le tour complète de 'Ecosse par son littoral, avant de redescendre le long de la côte ouest vers le sud. Je ne me rappelle plus le nombre d'étapes, mais c'était largement au-dessus de 300… voilà une statistique qui relativise un peu ma propre balade côtière !

Je quitte le B&B à 8h 40 et, dix minutes plus tard, retrouve le sentier du littoral là où je l'ai quitté hier soir, au niveau du pont de l'époque victorienne. La lumière de ce jeudi matin est belle, avec ces grands nuages traversant le ciel et les rayons de soleil qui percent entre deux, éclairant les prés et les montagnes de couleurs vives.  Au-delà de Newport, des nuages plus denses sont accrochés eu sommet de Carn Ingli, la plus haute "montagne" du coin avec ses 337 mètres. Le long de l'estuaire, les bancs de sable et les champs de roseaux se reflètent dans les flaques et vasques laissés par la marée descendante. A l'embouchure de l'estuaire, les vagues paraissent encore plus grosses qu'hier après-midi : les petits bateaux feraient bien de rester à l'abri.  Mon itinéraire traverse quatre fairways d'un terrain de golf balayé par le vent : maîtriser la balle sera un vrai exploit aujourd'hui. Cela me rappelle le premier jour de ma randonnée, où je regardais des golfeurs luttant contre les éléments à Penally :  aujourd'hui, ça souffle bien plus fort encore. Arrivant à la plage, je me sers des toilettes publiques et remplis mes gourdes, car il n'y aura plus de possibilité de ravitaillement avant la fin de l'étape. Carn Ingli reste caché par les nuages, mais au sud, le sommet de Dinas Head est éclairé par le soleil, vert vif entre la mer bleu profond et le ciel bleu-gris.

Cette dernière étape a la réputation d'être la plus dure de toutes, avec plus de dénivelée et des endroits plus aériens qu'ailleurs. Certains livres parlent de mille mètres de dénivelée, ce qui me semble peu probable ; j'évalue la montée et descente plutôt à 800 ou 850 mètres… ce qui n'est tout de même pas négligeable sur un sentier dont l'altitude culmine à 175 mètres ! La réputation de l'étape provient aussi en partie du fait que la plupart des marcheurs font cette randonnée du nord au sud, et commencent donc par une vraie "grosse" étape, au lieu de l'aborder à la fin comme moi. Mon topo-guide parle de passages exposés et avertit qu'il faut faire très attention s'il y a du vent… eh bien voilà, je suis servi, c'est une belle tempête qui souffle ce matin, difficile de faire plus venteux. En haut de la première montée au-delà de la plage de Newport, un grand panneau met le randonneur en garde : pas de ravitaillement ni d'échappatoire pendant les prochains 600 kilomètres, des falaises en surplomb équipées de tentacules pour attraper le marcheur inattentif, des tigres, des ours ailés…  bon, j'exagère un peu, il n'y a aucune mention d'ours. N'empêche, c'est le seul endroit de tout l'itinéraire où un tel avertissement a été jugé nécessaire.

Le premier quart d'heure annonce tout de suite la couleur : je grimpe jusqu'à 50 mètres, redescends immédiatement au niveau de la mer, puis recommence. La tendance générale est quand même à la montée, la hauteur des falaises augmentant petit à petit. Ces raidillons ne me paraissent plus du tout difficiles, je les passe sans même les apercevoir.  Par contre, le vent me pose un vrai problème. Au fur et à mesure que je monte, le sentier se rapproche du bord et, en même temps, la force du vent s'intensifie. Il vient du nord-ouest, depuis la mer, m'arrivant dessus de biais sur l'épaule gauche et le côté gauche de mon visage. Rester debout face à cette tempête devient un véritable défi ; garder les deux pieds sur le mince ruban de terre du sentier est tout simplement impossible. Chaque fois que je lève le pied pour avancer d'un pas, le vent me déstabilise, me poussant violemment vers la droite et me faisant sortir du sentier, côté terre et non pas côté falaise heureusement. Ca commence à sentir franchement dangereux et inquiétant ; je ne peux pas m'empêcher de me demander à quelle vitesse le vent doit souffler avant de pouvoir soulever un homme et le balancer dix mètres plus loin. Heureusement, le vent vient du côté dangereux et me pousse vers le côté plus sûr, sinon je pense que j'aurais été contraint de faire demi-tour. Même avec une tempête soufflant dans la "bonne" direction, il y a des endroits vraiment délicats, où le sentier est tellement près du bord qu'il suffirait d'une bourrasque subite venant d'une direction inattendue pour que je passe par-dessus le bord de la falaise et que j'atterrisse 80 mètres plus bas sur les rochers. A ces endroits, j'abandonne le sentier, préférant les herbes longues qui le bordent côté terre : cela demande davantage d'effort mais m'éloigne un peu du bord. Sur toute la longueur de cette étape, le sentier est bordé d'un mur de pierre sèche surmonté d'une clôture qui le sépare des champs. A l'endroit le plus exposé (qui semble également être celui où ça souffle le plus), je m'agrippe à cette clôture sur une cinquantaine de mètres, ce qui me permet d'avancer lentement mais en toute sécurité, le plus grand risque étant celui de perdre ma casquette. Déjà mon mouchoir est parti depuis longtemps : le vent me l'a arraché alors que je me mouchais, le soulevant loin dans le ciel et l'envoyant quelque part là-bas vers l'est, en direction de l'Angleterre lointaine.

Jusqu'ici, malgré le vent, la matinée a été sèche et plutôt ensoleillé. Mais, juste après ce passage bien exposé, un grain arrive depuis la mer à toute vitesse. Le ciel vers le nord va du bleu au noir en l'espace de deux minutes, alors que vers le large, toute une série d'averses se poursuivent vers le sud. Je décide de m'équiper avant que la douche inévitable arrive. Enfiler pantalon et veste imperméables n'est pas facile au milieu de la tempête, mais je finis par y arriver juste à temps. Cinq minutes plus tard, dans un autre endroit plutôt délicat, le grain m'arrive dessus. Le vent semble redoubler d'intensité, bien que je n'aurais pas cru cela possible, et la pluie me fouette au visage, au point d'être franchement douloureux. Avancer davantage me semble vraiment trop dangereux, alors je me recroqueville dans l'herbe à côté du sentier, dos au mur de pierre, pour attendre que ça passe. Le grain ne dure pas bien longtemps – pas plus de cinq minutes – puis il s'éloigne vers le sud et le ciel redevient bleu. Ce scénario se répète trois ou quatre fois au cours de la journée, mais avec une intensité bien moindre que cette première fois. Tout cela est assez épique ; pas étonnant que je n'arrive pas à sortir la deuxième symphonie de Sibelius de ma tête, on est en plein scénario de saga scandinave ici !

Devant, je vois que les falaises s'abaissent quelque peu et espère que la perte d'altitude s'accompagnera au moins d'un calme relatif. C'est effectivement le cas : alors que je descends face à une arche naturelle impressionnante, assaillie par les vagues au pied de la falaise, la force du vent diminue et les conditions redeviennent moins extrêmes. Même si ça souffle encore fort, le vent paraît moins dangereux, ne semble plus vouloir me soulever et me déposer quelque part à mi-chemin vers l'Irlande. C'est ici que je rencontre les seuls autres randonneurs que je vois de toute la journée : un groupe de quatre blottis derrière un rocher en train de manger, puis un jeune homme seul et enfin deux femmes, tous sans doute partis de St. Dogmaels après le petit déjeuner. Nous échangeons quelques remarques sur le fait que ça fait du bien de voir d'autres gens tout aussi fous que soi-même, et nous échangeons des évaluations pas très scientifiques quant à la force du vent que nous avons éprouvé jusqu'ici. Tous me disent que ça souffle terriblement fort ; pour ma part, je suis convaincu que mon vent était le plus fort de tous.

A midi et demi, j'arrive à Traeth-bach, un endroit surnommé la "marmite aux sorcières" dans mon topo-guide. Malgré les conditions difficiles, j'ai atteint mon but de la matinée  ; j'avais prévu de déjeuner ici et suis agréablement surpris de ne pas avoir pris de retard sur l'horaire prévu.  Le vallon de Traeth-bach est l'un des sites les plus spectaculaires de tout le littoral du Pembrokeshire. Ici, au cours de quelque millénaire passé, le toit d'une une immense grotte s'est effondrée, laissant un profond ravin à ciel ouvert. L'entrée de la grotte est restée intacte et forme désormais une grande arche de pierre, par-dessus laquelle le sentier passe. Je descends dans le vallon par un sentier raide et assez exposé, zigzaguant près du bord de la falaise en lacets serrés. A marée haute par gros temps, j'imagine que la "marmite" doit être fort impressionnante : les vagues doivent s'y engouffrer par l'arche, créant un chaudron bouillonnant dans le ravin derrière. Mais aujourd'hui c'est marée basse et la marmite est vide, je dois me contenter des vagues qui se brisent avec grand fracas contre les rochers qui jonchent la petite plage. Je décide de déjeuner ici ; l'endroit est relativement abrité et le soleil semble avoir pris le dessus sur les nuages, autant profiter pour faire une pause dans ce cadre grandiose avant le prochain grain.

Je mange le dernier repas de ma randonnée, puis reste à regarder la mer pendant une demi-heure, jusqu'à ce que le ciel s'assombrisse une nouvelle fois, signalant l'arrivée d'un nouveau grain de cinq minutes. Le sentier remonte, passe au-dessus de l'arche à l'entrée de la grotte effondrée, regagne le haut de la falaise puis redescend aussitôt Ceibwr Bay, le seul endroit de cette étape que l'on pourrait qualifier de paisible et bucolique. Après la tempête et les paysages extrêmes de la matinée, je me trouve subitement sur une petite route, nez à nez avec un tracteur qui rentre tranquillement des champs. Cette route minuscule est la seule échappatoire entre Newport et St. Dogmaels, bien que le village le plus proche se trouve à deux ou trois kilomètres. Ceibwr Bay ressemble beaucoup à tous les Aber Bach des jours précédents : une petite plage de galets, un ruisseau qui se jette dans la mer, une jolie vallée boisée qui mène vers des contées plus civilisées à l'intérieur des terres. Dans la montée de l'autre côté de la vallée, deux chevaux blancs posent pour la photo contre un arrière-plan chaotique de rocher noir et d'écume blanche.

Au-delà de Ceibwr Bay, la randonnée devient un peu plus facile. Le sentier est un peu plus large et un peu moins près du bord, même si le bon vieux principe de "tout ce qui descend doit remonter" continue de s'appliquer. Les falaises sont un peu moins verticales aussi ; elles continuent de grandir petit à petit alors que j'avance vers le nord, mais la proportion de pentes d'herbe raide par rapport au rocher vertical augmente. Cela dit, une chute entraînerait toujours un roulé-boulé de cent mètres qui finirait sur les rochers en bas. Devant moi, les couches géologiques des falaises ont été tordues et déformées par je ne sais quelle force venue des entrailles de la terre.

Maintenant commence la dernière longue montée, la plus longue de tout le sentier du littoral, qui grimpe ici jusqu'à une altitude de 175 mètres, point culminant des treize jours. Les descentes ne disparaissent pas complètement mais elles deviennent plus courtes, ponctuant des montées plus longues et plus raides que jamais. Le vent, qui semblait avoir abandonné le combat, revient avec une force renouvelée. Un nouveau grain arrive de nulle part ; la pluie lancinante me frappe horizontalement, bien que le ciel soit bleu… le nuage responsable de la douche doit se trouver à deux ou trois kilomètres au large.  Derrière la clôture, inconscients des conditions dramatiques en bordure de falaise, des veaux broutent tranquillement l'herbe de leur pâturage.

Un tout dernier raidillon monte au-dessus de pentes d'une raideur impressionnante, recouvertes de bruyère. Le sentier redevient étroit et exposé, tout près du bord, le vent hurle et cherche à me renverser.  Puis le point culminant est atteint et la vue s'ouvre vers le nord, vers l'île de Cardigan devant l'estuaire du Teifi et de la plage de Poppit Sands ; au-delà de l'estuaire se trouve le Ceredigion, autre comté, autre sentier côtier. Ayant lutté pendant treize jours pour gagner enfin cette altitude incroyable de 175 mètres, le sentier semble abandonner la partie très rapidement.  Même s'il me reste une heure et demie à marcher, ce "sommet" est en quelque sorte la fin du sentier, psychologiquement parlant. Je descends rapidement au cap de Cemaes Head recouvert de gazon tondu par un grand troupeau de moutons, le dernier au milieu duquel je passerai. Le sentier se dirige maintenant vers l'est et Poppit Sands, encore une grande plage sur laquelle de grosses vagues se brisent, poussées par la tempête. Pour la dernière fois je descends entre de hautes haies d'ajoncs jaunes ; ce jaune vif aura été l'un des faits marquants du paysage que j'ai traversé. Alors que les parfums de la mer font place à des odeurs plus agricoles j'ouvre la dernière des dizaines de barrières en bois par lesquelles je suis passé. Au-delà, une cour de ferme un peu délabrée, puis le sentier n'est plus, la dernière heure de marche se fera sur route.

Une jolie petite route part depuis la ferme vers l'est, longeant l'estuaire et passant par prés et bosquets. Elle me mène de manière très agréable au parking de Poppit Sands : jusqu'à il y a quelques années, le sentier prenait fin ici. Depuis, il a été prolongé jusqu'à St. Dogmaels, dernier village avant la frontière du Ceredigion, mais ce supplément est sans grand intérêt ; trois kilomètres de plat sur une route plutôt passagère.
Et voilà enfin le panneau annonçant mon arrivée à St. Dogmaels et la grande dalle de pierre qui balise la fin officielle du "Pembrokeshire Coast Path" et m'informe que j'ai parcouru très exactement 300 kilomètres à pied (mon topo-guide dit 299 mais j'accepte volontiers le kilomètre bonus !) Bien sûr, je devrais m'arrêter ici… mais après ces trois cents kilomètres et treize jours de marche, j'arrive sans trop de peine à parcourir les 200 mètres de plus jusqu'au Ferry Inn

Il est cinq heures moins dix ; l'ami de ma sœur vient me chercher en voiture à six heures. Je commande une pinte de Reverend James  et m'installe sur la grande terrasse derrière le pub, au-dessus de l'estuaire. La terrasse est déserte, il fait grand beau mais le vent souffle toujours… rien à voir cependant avec ce que j'ai vécu aujourd'hui. Je suis à la fois très heureux et triste. Heureux, car j'ai réalisé un rêve vieux de 35 ans ; heureux car j'ai été physiquement et mentalement à la hauteur du défi, il n'y a pas eu une seconde où je me suis ennuyé ou ai eu envie de jeter l'éponge. Triste, car demain je devrai réintégrer le monde de tous les jours. Triste aussi, car maintenant c'est fini ; les rêves réalisés ne sont plus des rêves. Je ne pourrai plus rêver de faire le sentier du littoral du Pembrokeshire, car désormais c'est chose faite, il faudra trouver un nouveau rêve pour le remplacer, ou accepter le vide laissé par le rêve qui n'est plus là. Après treize jours de marche continue, voilà l'étrange mélange de sentiments qui m'envahit pendant que je bois tranquillement ma bière.  
La marée monte à une vitesse impressionnante, remontant l'estuaire en une grande vague bleue, recouvrant le sable et la boue d'une seconde à l'autre. Un adolescent en uniforme d'écolier – sans doute le fils des propriétaires du pub – sort de la maison, regarde l'eau pendant de longues minutes, puis annonce "Elle ne monte pas comme ça d'habitude, ça doit être à cause du vent" avant de retourner à l'intérieur du pub. Ce vent était présent le premier jour de ma randonnée, il est encore présent à la fin ; rarement absent, il aura été le phénomène météorologique le plus marquant.

Je fais quelques autoportraits avec mon appareil photo pour marquer l'occasion, puis m'installe de nouveau pour profiter de ces derniers moments du rêve, au soleil.  Alors que le niveau de l'eau de l'estuaire continue de monter rapidement, le niveau de bière dans mon verre descend tout aussi rapidement.  Va falloir en commander une autre…

Etape précédente

Hike partners: stephen


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