Traversée de la chaine du Simien et ascension du Ras Dashan (4620m) - 1ère partie


Publiziert von Bertrand Pro , 26. Februar 2009 um 09:03.

Region: Welt » Äthiopien
Tour Datum:27 Dezember 2008
Wandern Schwierigkeit: T4 - Alpinwandern
Wegpunkte:
Geo-Tags: ETH 
Zeitbedarf: 9 Tage
Aufstieg: 6500 m
Abstieg: 6500 m
Strecke:Sankaber - Geech - Chennek - Ambiko - Sona - Mekwareya - Mullit - Adi Arkay
Kartennummer:Carte du Simien au 100.000 de l'Uni Bern

Il s'agit d'un des plus beaux treks du continent africain à traverse l'impressionnante chaine des Simien Mountains comportant plus d'une dizaine de sommets dépassant les 4000m. Le dépaysement culturel est aussi exceptionnel que la beauté des paysages, avec des villages de paysans cultivant des terrasses de sorgho et de tef à près de 3500m, des escarpements gigantesques plongeant sur plus de 2000m à pic vers des gorges inaccessibles, des troupeaux de babouins geladas au milieu des champs de lobélies géantes...L'ascension du point culminant du pays (4ème sommet de l'Afrique si l'on regarde les massifs dans leur ensemble) est techniquement facile, avec juste un peu de rocher sur les 50 derniers mètres, mais exige plusieurs jours d'approche et ne peut donc s'inscrire que dans le cadre d'une traversée. L'image injustement dégradée de l'Ethiopie garantit une grande tranquillité sur un parcours qui serait surement blindé de monde s'il était au Népal, au Pérou ou en Tanzanie...

Ce trek s'enchaine facilement avec des visites culturelles sur les sites célèbres du nord du pays, tous classés au Patrimoine de l'Unesco, tels les forts de Gondar, les stèles d'Axum et les églises creusées de Lalibella. L'Ethiopie était le 2ème royaume chrétien du monde au Vème siècle.

Nous avons affectué ce périple en famille "3 générations" avec Agnès et moi, mon valeureux père (69 ans) et notre Cécile de 7 ans qui avait une petite mule et un muletier à son service pour les moments de fatigue. Elle a supporté sans aucun souci les nuits glaciales à 3600m et les cols à plus de 4000m, ayant même toujours assez d'énergie pour jouer avec les enfants du voisinage le soir au camp. Des petits Ethiopiens qui n'en revenaient pas de rencontrer une petite fille blanche de leur age...apparemment nous étions parmi les premiers à "oser" faire ça, malgré les conseils de prudence de notre entourage en Europe !

Concernant l'accompagnement, nous avons été appuyés par Beidassa Jote, référence absolue pour le Simien, avec un professionalisme et une ponctualité exceptionnelle quand on connait le contexte local : www.bjtoursandtrekking.com. Il est également possible de s'adresser directement à notre "trekking guide" de Debark "Meles Yemata PM" via www.walksethiopia.com.

Ci-joint un récit plus détaillé pour les amateurs
 
 
Addis-Abeba (2350 m), 21/12
 
« La nouvelle fleur » en amharique, c’est comme ça que se traduit le nom de la capitale éthiopienne. Il faut un regard exercé pour les trouver, les fleurs : les rares espaces verts sont aussi desséchés que les hauts-plateaux que nous partirons découvrir le lendemain...Et dire qu’on vient de quitter la Suisse sous une couche de neige quasiment historique pour un début d’hiver. Tous mes amis qui s’apprêtaient à se gaver de poudre 2 semaines durant avaient un petit sourire narquois au coin des lèvres en me souhaitant de bonnes vacances. Enfin j’ai tenté de sauver les meubles jusqu’au bout en me levant la nuit pour caser une ascension express à skis du Gurten, (la célèbre colline bernoise dominant fièrement la ville du haut de ses 858m) avant de filer en train à l’aéroport. En combinant avec la presque aussi fameuse colline voisine de l’Ulmizberg, plus de 800m de dénivelé quand même, une boucle à skis qui doit se réaliser une fois tous les 20 ans et encore. Mais je m’égare.
 
L’Ethiopie donc. Selon la bible du Lonely Planet, “scenically and culturally, one of the hidden jewels of the African continent”. La raison de sa situation résolument à l’écart de tous les flux touristiques serait simplement due à son image de pays affamé et misérable. Image par ailleurs pas totalement injustifiée : le pays défend bec et ongles son classement parmi les 10 nations les plus pauvres du monde depuis bien longtemps, ayant même occupé la tête du hit-parade en 1995, à la sortie de la sanglante dictature de Mengistu. Aujourd’hui la Somalie, le Soudan, l’Irak et quelques autres sont repassés devant, mais avec 8 enfants par famille et une saison des pluies de plus en plus chétive d’année en année, l’Ethiopie n’a sûrement pas dit son dernier mot.
 
Rien de tel qu’une nuit blanche pour attaquer ce genre de voyage : ça garantit au moins un stock de sommeil en retard pour occuper les longues nuits sous tente pendant le trek. De ce point de vue là Addis-Abeba est la destination rêvée : tous les vols européens y atterrissent entre 2h et 4h du matin. Le temps de faire la queue aux passeports et d’acheter quelques Birrs (la devise locale, prononcer « beurrrr ») et nous sommes au lit à l’Hotel Holi Day (sic) vers 5h, peu avant l’aube. L’organisation mise en place par Internet avec le guide Beidassa depuis la Suisse franchit sans effort son 1er obstacle, nous sommes pris en charge dès la descente de l’avion ou presque ; mon père et Maria sont même déjà installés ici depuis 24h (courtesy of Turkish Airlines qui avait avancé son vol de 24h un mois avant le départ…).
 
La ville n’offre pas un intérêt majeur, mais sa relative sécurité et son climat agréable, sec et frais une large partie de l’année, en ont fait la terre d’élection de bon nombre d’ONG et autres institutions internationales. Ces gens là aiment leur petit confort et l’immense Sheraton local est parait-il l’hôtel le plus luxueux du continent africain…De notre coté, la journée est vite passée : réveil tardif, descente familiale chez le coiffeur voisin (1 coupe homme + 1 coupe femme + 1 coupe fillette pour 60 birrs soit 6 dollars, le record établi en 2006 dans les Andes péruviennes est plus ou moins égalé…). Puis 4h de sight-seeing en minibus, en toute bonne conscience puisqu’on passera nos journées à marcher dès le surlendemain : Musée National bien sûr, avec la célèbre Lucy (enfin une copie), le 1er humain de l’histoire parait-il (enfin pour simplifier), qui aurait 1 million d’années aujourd’hui. Puis petit saut sur la colline d’Entoto, à 3000m d’altitude, histoire de faire quelques globules rouges en prévision de la suite. C’est aussi là que viennent occasionnellement s’entraîner les Dieux du Stade éthiopien, les légendaires Haile Gebrselassié, Kenenisa Bekele et autre Tirunesh Dibaba qui redescendent ensuite tranquillement rafler toutes les médailles olympiques en course de fond en prenant un tour complet aux malheureux coureurs blancs…
 
Je finis la journée en taxi pour mettre la main, dans une lointaine librairie de banlieue, sur un précieux dictionnaire d’amharique. Le chauffeur utilise son bagou pour me soutirer 60 birrs, mais à ce prix là j’ai droit à mon 1er cours particulier, assorti de compliments sans fin sur mon « impressionnant » niveau déjà atteint tout seul au moyen de mon petit livre-cassette. « Batam t’iru näw, amarinya tawkalläh, à ce train là dans 2 semaines tu parleras couramment… »
 
 
Sankaber (3200m), 22/12
 
Nouveau réveil à 5h du matin (3h heure suisse), histoire de garder les bonnes habitudes, pour attraper le vol du matin sur Gonder. C’est là que nous faisons connaissance en chair et en os (surtout les os, les Ethiopiens sont vraiment secs à m’en donner des complexes…) avec le big boss Beidassa Jote qui réside sur place. Tout continue à marcher comme sur des roulettes, les véhicules nous attendent à l’heure et à l’endroit prévu, l’avion décolle et atterrit ponctuellement…c’en est presque désespérant. Si tout se passe comme ça jusqu’à la fin du séjour, ce récit va rapidement endormir tous ses lecteurs !
 
Nous commençons par remettre à Beidassa le prix total du voyage en cash (les cartes changent de main, maintenant c’est à nous de lui faire confiance…) avant de visiter avec lui les monuments historiques de cette ancienne capitale royale, les châteaux de Fasiladas et de ses descendants (chacun a bien sûr tenu a construire le sien) et la belle église de Gebre Selassié. Tout cela est bien sûr dûment inscrit au Patrimoine Mondial de l’Unesco. Pas sûr qu’on aurait fait le crochet jusque là sinon, soyons honnêtes. D’autant qu’avec l’anglais très « africain » de Beidassa nous n’avons pas compris grand-chose. Pour résumer ce qui est dit dans le Petit Futé, ils (les rois, princes et consorts) n’ont cessé de se trucider mutuellement jusqu’à décadence complète de la dynastie au 16ème siècle. Refrain connu.
 
Les poches pleines et un grand sourire aux lèvres, Beidassa nous fait remonter dans le minibus en nous souhaitant « good luck ». 1h 30 de piste plus loin (le goudron s’est bien sûr arrêté – pour presque 2 semaines – dès la sortie de Gonder), nous arrivons à Debark, à l’entrée du Parc National du Simien, pour faire cette fois-ci connaissance avec notre « trekking guide » Ato Melese surnommé « PM » (on n’a toujours pas compris pour quoi, d’autant qu’en bon montagnard il était plutôt matinal…). C’est déjà le 3ème Ato (après Ato Bezabeh à Addis et Ato Beidassa Jote à Gonder), marrant qu’ils aient tous le même prénom, ça doit être le Pierre ou le Paul local avons-nous commencé à penser. En fait non, ça veut tout bêtement dire « monsieur »…mais en principe pour les hommes mariés exclusivement ! Ato Melese nous explique l’air contrit que ce n’est pas encore son cas (à 24 ans ici, c’est à la fois une anomalie et une cause quasi perdue…) et semble tout navré d’avouer cette imposture à son groupe de « farandj » (version amharique du gringo).
 
Les randonneurs purs et durs commencent à marcher ici, mais notre calendrier serré et le prétexte tout trouvé de la présence de Cécile légitiment une grosse entorse à la morale : nous rajoutons donc 1h30 de piste jusqu’au 1er camp de Sankaber en lieu et place d’une journée de marche. Il y a 10 ou 15 ans j’aurais exigé de descendre pour faire le trajet en footing quitte à arriver au milieu de la nuit, mais comme chacun sait je me suis bien ramolli et cette idée ne fait que m’effleurer l’esprit (et encore). La piste est certes une rude épreuve pour le lumbago à peine guéri de mon bon père, mais elle traverse stratégiquement un vaste troupeau de babouins gelada, aussi peu farouches que photogéniques. Ces « bleeding heart baboons » sont la fierté du Simien auxquels ils sont endémiques, ils sont guère plus grands que des chimpanzés, aussi facétieux qu’eux, et présentent une curieuse tache rouge sur le poitrail d’où leur nom.
 
Nous arrivons au magnifique camp de Sankaber, à 3200m déjà, ½ heure avant la nuit. Les tentes sont installées, le goûter est servi dans la tente-mess, suivi 1 heure plus tard d’un plantureux et excellent dîner (soupe, crudités, viande, poisson, riz et légumes…). La barre est donc placée d’entrée assez haut (Lahcen, tu as de la concurrence !). Et dire que j’avais annoncé au Groupe un trek plutôt rustique…et dire que Gérard (sans parler de tous les autres qui n’osaient pas l’avouer) était venu ici heureux à l’idée de se délester de quelques kilos…
 
 
Geech camp (3610m), 23/12                                                                  12.5 km / +700m
 
C’est la 1ère véritable nuit depuis le départ, du coup chacun dort à poings fermés jusqu’à 7h du matin sans le moindre souci de froid ou d’altitude. Rien qu’une misérable gelée blanche au sol, là encore on est loin des conditions sibériennes que j’avais annoncées à mes compagnons. Le soleil monte rapidement et on prend même le petit-déjeuner dehors et sans doudoune. Aussi copieux que ce qui a précédé, évidemment. Bref avant d’avoir fait le 1er pas certains s’imaginent déjà partis pour 2 semaines de Club Med. Les insensés, s’ils savaient…
 
Nos faisons enfin connaissance avec l’imposante troupe qui nous accompagnera 9 jours durant afin de garantir notre bien être. Une liste détaillée est incontournable pour ne pas s’y perdre (on a mis quelques jours pour achever le recensement – « surtout qu’ils se ressemblent tous » rajoutera la mauvaise langue du groupe…) :
 
-          1 guide en chef (le fameux « faux » Monsieur Melese, l’Ato encore célibataire)
-          1 cuisinier en chef + 2 assistants cuisiniers
-          2 rangers armés (comme au Ruwenzori, mais là on en a 2 plutôt qu’un), Aytou et Ayanou, adorables et serviables, le sourire éternellement vissé sur les lèvres. Il ne quitteront jamais leur Kalashnikov même pour dormir…Ils jouent un peu le rôle d’assistant-guide pour fermer la marche avec les malades ou au contraire accompagner les échappés à l’avant du peloton. Ce seront rapidement les 2 grands copains de Cécile (avec bien sûr le cuisinier, vous l’aviez deviné…). On n’osera jamais leur demander s’ils ont été casser de l’Erythréen lors de la dernière guerre, mais ils ont l’air bien trop gentils pour ça.
-          6 muletiers ( !) avec autant de mules pour transporter le camp
-          1 muletier en supplément avec sa petite mule «réservée à Cécile » prénommée Boullah.  
 
Bref 13 personnes au service de 8 gringos (pardon Farandj !). Bon au Ruwenzori ils étaient 20 ou 25. Mais sans mules, c’est vrai.
 
La marche donc, on est d’abord venus pour ça. Et bien ça attaque fort : fantastique matinée sur un sentier longeant les spectaculaires escarpements du Simien. A force de pauses photos, on mettra plus de 4 heures à faire 8 kms. Cécile n’y est pour rien, elle a découvert Boullah le matin même, et le coup de foudre est immédiat. Bien plus confortable que Sumiya, l’ânesse du Haut Atlas, car là elle a même une véritable selle et pas de bagages ! Elle alterne donc toutes les 10 minutes la marche en tenant la main d’Ayanou et un peu d’équitation, elle n’a qu’à claquer des doigts ou presque pour passer de l’un à l’autre. « Comme une princesse » pourrait-elle dire…
 
La région est étonnamment anthropisée, c'est-à-dire en termes vulgaires qu’on y rencontre des indigènes un peu partout, les 3500m d’altitude ne changent rien à l’affaire. C’est une constatation que nous ferons souvent : il faut bien caser les 80 millions d’Ethiopiens (dont 80% de paysans) quelque part, me direz-vous. D’autant qu’avec 6 (ou 8, personne n’en est bien sûr) enfants par famille, la densité démographique n’est pas près de reculer. Pour trouver de la montagne sauvage, mieux vaut donc viser la Scandinavie ou les Alpes tessinoises. Mais le coté humain est justement l’un des grands charmes de cette traversée du Simien. Les gens sont en général adorables et le gamins prient pour se faire prendre en photo. Presque trop facile.
 
Au-delà du dernier village (une enclave musulmane, parait-il…il faut vraiment le savoir !) avec ses cultures en terrasses et ses jolies cases de paille, nous installons (enfin façon de parler, tout est installé depuis longtemps quand on arrive !) le camp à plus de 3600m sur un immense plateau d’herbe rase baigné d’une merveilleuse lumière déclinante. Sitôt le thé-popcorn-gateaux avalé, la réalité humaine a hélas tôt fait de nous rattraper : la présence de farandjs n’est pas passé inaperçue et comme en tout bon farandj sommeille un docteur potentiel, le défilé de gamins scrofuleux et apeurés commence rapidement. Nous verrons défiler en 10 jours un tel chapelet de plaies purulentes aux origines les plus variées qu’on finira par s’endurcir, mais la 1ère fois c’est vraiment le haut le cœur et les larmes aux yeux. Ce sont bien sûr les femmes - en l’occurrence Agnès et Sara - qui montrent le plus de robustesse morale dans ces cas là : à deux elles tentent courageusement de traiter le plus atteint à la Bétadine pendant que je trouve à peine le courage d’une photo avant de prendre la fuite dans un concert de gémissements plaintifs. Le verdict est toujours le même : « ça va sûrement continuer à s’infecter, pas sûr qu’il s’en sorte, mais au moins aurons-nous rassuré un peu la maman ». Autant perdre ses illusions dès le départ.
 
Alors c’est vrai le repas du soir, par ailleurs toujours aussi copieux et goûteux, est un peu tiède, ce sera du reste une constante, mais est-ce bien la peine de le mentionner.
 
 
Geech camp (3610m), 24/12                                                                  11.5 km / +500m
 
Léger gel nocturne cette nuit, la terre est à nouveau un peu blanchie, mais selon mon courageux Papa c’est à une véritable nuit sibérienne qu’il a fallu arracher quelques heures de sommeil. Porridge ET crêpes ce matin : après avoir découvert notre rythme de marche la veille le cuisinier a sans doute estimé qu’il convenait de nous donner des forces supplémentaires…il n’est pas au bout de ses surprises ! Cécile se voit même attribuer la 1ère crêpe avant tout le monde, logique, elle est bien sûr toujours la 1ère à table.
 
Il s’agit d’une journée d’acclimatation consacrée à la montée au belvédère d’Immetgogo à près de 4000m, l’un des points de vue les plus célèbres du Simien. Le paysage est toujours assez incroyable, on chemine sur le rebord d’un immense plateau d’herbe avec sous nos pieds ou presque un effondrement composé d’à pics de près de 2000 mètres de haut, lesquels dominent un chaos d’aiguilles rocheuses tellement lointaines sous nos pieds qu’on les croirait vues d’avion. On distingue même quelques villages lilliputiens plaqués sur de petits carrés d’herbe écrasés par la perspective. Il faut mettre un peu les mains pour arriver au sommet, ce que Cécile adore, d’autres un peu moins…impossible de ne pas être terriblement impressionné par ce paysage.
 
Une longue traversée à flanc sur de grandes pelouses piquetées de lobélies nous amène à au « viewpoint » suivant, celui de Saha, ce qui permettra de réaliser un circuit en boucle pour revenir au camp ponctuels pour l’heure du goûter. Dans l’immédiat, un déjeuner de luxe nous attend sur ledit sommet, car le cuisinier a pris la peine de venir nous retrouver avec une mule chargée de victuailles, sans oublier bien sûr couverts et assiettes (en porcelaine…après tout la mule est incapable de s’exprimer !). Il fait une chaleur de four même à 3800 mètres…certains réaliseront la nuit suivante, un peu tard, que leur cou et leurs oreilles ont pris la couleur du piment local et qu’il leur sera désormais difficile de se retourner dans le duvet sans grimacer.
 
La léthargie induite par la chaleur et l’air raréfié s’interrompt brutalement un peu plus bas : au détour d’un talus, nous tombons quasiment nez à nez sur un immense troupeau de babouins geladas, les mêmes que l’avant-veille mais cette fois-ci beaucoup plus nombreux. La présence des blancs ne semble guère les perturber, mais selon Melese ils sont bien plus méfiants avec les indigènes…lesquels ne voient guère d’un bon œil ces bestioles espiègles qui prennent un malin plaisir à partager « sur pieds » leur maigre leur récolte céréalière. Comme les kalashnikov sont nombreuses dans le coin, cette méfiance est assez compréhensible. Les 2 espèces se rejoignent dans leur goût marqué pour la prolifération, si l’on en juge par le pourcentage d’individus en bas age au sein de leurs rangs…
 
Mais je m’égare. Un petit cours d’étiologie dispensé par notre guide érudit nous renseigne un peu plus sur les mœurs autochtones (je parle uniquement des singes cette fois-ci…) : les jeunes mâles se battent d’abord pour une femelle (jusqu’ici rien de bien particulier). En fait non pas pour UNE mais pour DIX femelles : « the winner takes all », le gagnant constitue son harem et les perdants…ont perdu et s’en retournent au plaisir solitaire. Mais un jour…le mâle dominant vieillit et se fait à son tour rosser. Le harem change de main et on s’attendrait à ce que le vieux singe déchu achève son existence misérable en paria de la communauté. Et bien pas du tout ! Il reste dans le troupeau, assure désormais le baby-sitting et l’éducation des jeunes à la mode d’un grand-père de chez nous, et obtient même le droit de garder l’usage d’une femelle (sa première pour être précis). Il y aurait bien des choses à apprendre des « bleeding heart baboons »…
 
De retour au camp une certaine routine s’est déjà installée : les plus voraces (en général Cécile et parfois ses parents) font un sort aux pop-corns, les plus courageux (grand-père en particulier) vont se laver dans l’eau glacée du torrent voisin, je teste ensuite mes progrès d’amharique sur Melese ou sur l’un des rangers…les compliments sont garantis mais je comprends toujours aussi peu ce qui m’est répondu…et enfin finissent toujours par rappliquer tôt ou tard les gamins du voisinage. Le voisinage immédiat d’un camp dans le Simien c’est souvent, en apparence, d’immenses étendues apparemment désertes de terre, d’herbe et de lobélies…et pourtant…Sitôt un camp de farandj installé apparemment loin de tout, un curieux phénomène de génération spontanée semble faire naître du sol même une troupe d’enfants de tous les ages. Oh jamais bien insistants, franchement timides même la plupart du temps. C’est souvent Cécile qui va les chercher armée de chocolats (dont nous avons amené d’énormes stocks) et de peluches à distribuer, ou de photos de la famille et de la maison à leur montrer. Mes rudiments d’amharique suffisent alors à expliquer qui est le petit frère par rapport à la grand maman, où se trouve la maison, voire même ce que c’est que la neige. Je ne sais pas pourquoi certains gamins éclatent toujours de rire. Je refuse de croire que c’est à cause de mon accent…Cécile elle rigole surtout quand ils mordent dans les petits chocolats sans ouvrir le papier ! La séance se conclue parfois par un peu de médecine de brousse.
 
Le Réveillon de Noël en Ethiopie c’est 2 semaines plus tard selon le calendrier orthodoxe, mais notre cuisinier a de la culture et un « Merry Christmas Cake » nous est servi le soir au dessert. Précédé d’une bouteille de vin rouge éthiopien (mais oui !). Et suivi par un petit cadeau individuel dont nous ne réaliserons que bien plus tard la valeur : une carte postale du Simien. Ce seront les premières et les dernières que nous apercevrons durant le séjour. Donc pas de courrier à écrire…du jamais vu en ce qui me concerne. Le tourisme a encore du chemin à faire ici…après notre départ si possible !
 
Le Réveillon s’achève autour d’un feu de camp. Chaque camp chante des chansons que l‘autre écoute avec attention avant d’éclater de rire. Rien de bien original, si ce n’est que ledit feu est allumé au milieu de la « kitchen hut » de paille où on s’est tous rassemblés. Oh non pas de souci de finir en torche collective, la demeure est vaste. Par contre il n’y a ni cheminée ni orifice dans le toit…c’est ainsi qu’au bout de quelque temps, les combattants européens abandonnèrent la lutte l’un après l’autre les yeux piquants de fumée. Je crois que les doudounes sentent encore le bois de lobélie brûlé en écrivant ces lignes plusieurs semaines après !
 
 
Chennek (3620m), 25/12                                                                        14 km / +650m
 
Les choses sérieuses commencent. D’abord le froid nocturne s’accroît (-2° mesurés officiellement en laissant un thermomètre dehors !). Ensuite les journées rallongent. Enfin les journées de marche pour être précis. Et Melese a été clair : les promenades d’acclimatation c’est terminé, en gros ce sera chaque étape plus longue que la précédente dès aujourd’hui (enfin je simplifie). On est bien là pour ça n’est ce pas ? Donc déjà le petit-déjeuner est avancé de 7h30 à 7h. Ils ont commencé à réaliser que tout suisse qu’il était le groupe se pointait toujours avec ½ heure de retard. Sûrement l’influence pernicieuse du contingent Français (et des faux Suisses infiltrés).
 
Le 3ème jour est souvent fatidique et les troupes commencent à souffrir. C’est Olivier qui inaugure une longue série de malheurs gastro – rhinologiques qui n’épargneront pas grand monde jusqu’à la fin du trek. Le malheureux se traîne courageusement sans rien dire avant de donner son sac au ranger et de serrer les dents jusqu’au soir…La 1ère heure est commune avec la veille, puis nous tangentons à droite pour redescendre au fond d’un vallon au bord de l’escarpement, avant de remonter par une magnifique forêt de bruyères arborescentes barbues jusqu’au sommet de l’Intihaye à 4070m. C’est le 1er 4000 pour notre poussinette qui a tenu à marcher presque tout le temps et n’est montée que 2 fois sur Boullah. Inutile de décrire la fierté de son Papa qui a dû attendre ses 22 ans pour franchir cette altitude mythique…
 
A 4000m aussi la vie locale se poursuit, le sommet est même momentanément bien habité : de petits vendeurs de bonnets artisanaux en laine de mouton ont flairé le bon coup avec Cécile. Qui s’empresse comme prévu d’aller emprunter 40 birrs à Olivier pour en acheter un. Pas de risque de l’égarer en plus : la laine est tellement odorante qu’on saura toujours le retrouver à la trace…
 
Pause de midi frugale (le 1er d’une longue série de « pack-lunchs » qui n’auront pas les faveurs de la majorité…mais feront parfois le bonheur des petits Ethiopiens…). Le cadre est une nouvelle fois incroyablement impressionnant, l’escarpement file sous nos pieds sur plus de 500 mètres absolument verticaux avant de replonger par une suite de falaises et de terrasses vers le fond d’une gorge minuscule 2200m ( !) plus bas. C’est paraît-il le record, pour trouver davantage il ne reste que l’Himalaya. Ceux que le vertige empêche de regarder ne sont pas en reste, le spectacle est aussi de l’autre coté sur la pelouse : naissance en direct d’un petit chevreau, parties de capoiera pieds nus entre les gamins, concours d’échos dans l’abîme entre Cécile et son grand-père…
 
Longue sieste puis 2h30 de descente tranquille en suivant toujours l’escarpement, la sensation de vide est parfois telle qu’on a plus l’impression d’avoir ouvert une porte d’avion que de se pencher au dessus d’une falaise ! Ce détail n’était d’ailleurs pas passé inaperçu à la police politique du dictateur Mengistu qui venait souvent épurer ses dissidents par ici. L’économie de moyens (pas de frais de carburant puisqu’il faut marcher, pas de coup de feu à tirer, et en plus ça nourrit les gypaètes) est indiscutable, appréciable dans un pays aussi pauvre ! Que les grands-mamans soient rassurées, Cécile n’a jamais eu le droit d’approcher le bord à moins de 3 mètres…
 
Loin d’être affaiblie par l’oxygène raréfié, notre poussinette est d’ailleurs déchaînée et s’est mise en tête de marcher tout le reste de l’étape sans monter sur Boullah. Le tout assorti d’interminables déclarations d’amour à son père et par extension à toute la famille. « Si tu tombes je me jette derrière toi pour te retrouver », etc…Il aurait fallu l’enregistrer pour lui faire réécouter ses promesses quand elle nous enverra paître à 15 ans (ou bien avant)…Même un nouveau troupeau de babouins au voisinage du camp ne suffit pas a la convaincre d’une pause. A la place, elle cherche a me faire danser le rock juste avant d’arriver aux tentes. Et sitôt arrivée elle se rue sur les provisions de chocolat pour le plus grand bonheur des petits Ethiopiens (dont les parents, curieusement, n’osent même pas goûter !).
 
Encore un camp superbe, les tentes sont installées entre de petits bosquets de lobélies au pied de grandes parois, il y a même des toilettes (rustiques…) et une pompe à eau que les inévitables gamins du voisinage actionnent pour 1 birr le seau. Nous ne sommes bien sûr pas tous seuls, c’est le cœur de la haute saison, mais l’espace est immense ; en outre les randonneurs qui viennent ici ne le font pas par hasard et savent adapter leur comportement.
 
L’idylle n’est toutefois pas partagée par tout le groupe : dans la tente d’Olivier et Sara, ça ne va pas très fort. Olivier a certes pu se traîner jusqu’ici en serrant les dents, mais sitôt arrivée sa puce s’effondre à son tour prise de violentes nausées. Elle saute le goûter puis le dîner et il est clair que dans cet état elle n’ira pas loin le lendemain. Or pas de chance, l’étape du lendemain est l’une des plus dures, passage d’un col à 4200m puis 1400m de descente ( !) parfois tort-pattes et une nouvelle remontée au camp d’Ambiko le soir. La soirée est donc fiévreusement occupée par l’élaboration d’un plan B si les choses devaient en rester là : attendre un hypothétique camion en fin de matinée pour s’éviter au moins la 1ère montée (le col croise une piste), tenter de convaincre Sara de partager Boullah avec Cécile (en vain…elle a autant la trouille que moi !), séparer carrément le groupe en 2 jusqu’à la journée de battement prévue pour l’ascension du Ras Dashan, envoyer le surlendemain nos malades avec 1 ranger,1 mule et quelques vivres au hameau de Sona que les valides devraient atteindre dans 3 jours…toutes les hypothèses sont envisagées, même les plus farfelues, mais aucun ne rassemble l’unanimité nécessaire pour ce genre de décision
 
La décision finale est donc remise au lendemain, aidée en cela par le froid qui nous chasse vers les duvets vers 20h30 pour une nouvelle longue nuit (ah la vie saine de la montagne…) L’anxiété est palpable, presque autant que la fumée qui envahit sournoisement la tente des 3 plus jeunes Semelet : comme elle avait été installée complètement en pente, nous avions cru bon de la déplacer vers le dernier espace plat encore disponible. Qui n’était pas resté désert pour rien : le coin des muletiers est à quelques mètres de là, et comme ils n’ont que des couvertures élimées pour passer la nuit, il alimentent logiquement un grand feu durant une large partie de ladite nuit. Et comme il fait froid ils chantent pour se donner du courage. Et comme Murphy est également éthiopien, le vent rabat précisément la fumée sur notre tente. Elle sentira encore la bonne odeur du feu de retour à Berne (les duvets idem), de quoi renforcer encore la nostalgie de ce beau périple.
 
 
Ambiko (3120m), 26/12                                                                           +16 km / + 950m
 
La longue nuit a porté ses fruits et notre convalescente se déclare prête à serrer les dents à son tour pour marcher toute la journée. 2h30 pour les 600 m de montée au col du Bwahit, à défaut d’un record de vitesse c’est au moins un nouveau record d’altitude (4200m !) pour Sara et pour Cécile qui a une nouvelle fois fait la majeure partie à pied. Le haut de la descente est par contre épouvantable, une vague sente escarpée de terre et de caillasses ; il faut 1 heure pour perdre les 200 premiers mètres et comme il en reste 1200 (sans parler de la remontée qui suivra), ceux qui ont laissé leur frontale sur les mules commencent à se faire du souci. Impossible de monter sur Boullah dans un terrain pareil, Aytou et Ayanou se relaient donc pour donner la main à Cécile avant de carrément la porter (27 kg sur la balance) pour accélérer la manœuvre. Sans quitter la Kalashnikov, bien sûr. En sandales lisses et à moitié explosées. Et de préférence en petites foulées. Les parents anxieux, qui malgré semelles vibram, bâtons télescopiques et sac presque vide se retrouvent régulièrement les fesses par terre, finissent par se rendre à l’évidence : inutile de chercher à comprendre, ces gens là ne sont pas faits comme nous.
 
Le chemin s’améliore quand même un peu par la suite et nous débarquons finalement au village de Tschiro Leba en début d’après-midi. Cécile suscite immédiatement un attroupement qui n’est pas loin de tourner à l’émeute : il lui faut serrer individuellement la main de chaque gamin et gamine, ce qui n’est pas peu dire quand on connaît le caractère prolifique des campagnes éthiopiennes. Si le coin est un passage relativement classique du trek du Simien, notre puce est apparemment l’un des premiers enfants blancs à passer par ici !
 
Nous devons nous réfugier dans l’école (qui par chance vient juste de se vider) pour casser une croûte bien méritée, et encore guide et rangers doivent-ils en permanence repousser les curieux. Petite visite des salles de classe, le sol est certes boueux et les murs de pisé sont troués mais il y a des bancs, des tables, et un tableau noir couvert de hiéroglyphes amhariques que Cécile me demande en vain de lui traduire…au moins c’est du local et ça fonctionne, peut-être mieux que ces beaux bâtiments en dur construits par les ONG et qui restent vides faute d’entretien ou d’instituteur.
 
Sara semble aller un peu mieux, mais le jeu de domino se poursuit et c’est maintenant Gérard qui change de couleur et entame à son tour une phase d’anorexie. La descente finale jusqu’au bord du torrent est heureusement bien plus facile dans un paysage agricole animé par les labours (bœuf et charrue) et le battage des grains (au fléau et au tamis). Les farandjs se réjouissent de faire de belles photos, les paysans du Simien apprécient sans doute moins de trimer comme à l’age de pierre…La remontée finale à Ambiko est un calvaire pour les convalescents, et même pour Cécile qui manque de s’endormir sur Boullah. Mais une fois le goûter avalé ce sera évidemment une autre histoire…la séance de dessin et les courses poursuites avec les enfants du cru ne s’achèveront qu’à la nuit tombée, comme chaque soir.
 
Les troupes sont donc au complet mais un peu entamées. Nous ne serons ainsi que 3 à tenter l’épouvantail du Ras Dashan le lendemain en l’honneur de tout le groupe. 1500m de bavante tort-pattes paraît-il, pour parvenir à 4620m (ou 4535m, ça dépend des cartes, personne ne sait très bien) sur un sommet paraît-il quelconque mais qui est tout de même le 4ème du continent africain. Ayant gravi les 3 premiers (enfin si l’on fait l’impasse sur les 200 derniers mètres de ce satané Ruwenzori), mon tempérament compulsif ne me guère laisse le choix. D’ailleurs à ce sujet il faudra penser à retourner au Ruwenzori un de ces jours. Par le versant congolais depuis Goma, par exemple. Mais je m’égare. Agnès est prête à suivre puisqu’elle sait sa puce entre de bonnes mains. Et Maria a signé le voyage pour gravir précisément ledit Ras Dashan. Le réveil est mis à 5h30…
 
 
Ambiko (3120m), 27/12                                                                           +24 km / + 1400m
 
 
…à 5h30 après une dure négociation ! Notre scrupuleux guide Melese suggérait un départ à la frontale bien plus précoce au vu des immenses difficultés que nous allions à coup sûr devoir affronter. « Trrrrès long, trrrrès fatigant, trrrrès froid, puis trrrrès chaud, mais peut-être à nouveau trrrrès froid s’il y a des nuages et du vent… ». L’Everest éthiopien allait apparemment défendre chèrement sa peau. Melese devait savoir de quoi il parle après plus de 30 ascensions (ou 50, il ne sait plus très bien – dans les 2 cas un palmarès respectable à 24 ans !). Dont certaines « in snow and ice » pendant la saison des pluies…Les hivernales se font donc ici en été semble-t-il.
 
Nous commençons finalement à marcher misérablement tard alors que le jour se lève déjà. La montée est vite résumée : 4h30 d’une plaisante randonnée sur de bons sentiers la plupart du temps et à travers de magnifiques forêts de lobélies. En fait, jusqu’au col à 4250m situé juste sous le sommet, l‘itinéraire emprunte l’ important axe de transport commercial muletier Debark – Peyeda ce qui explique la qualité de l’infrastructure (sentiers à 2 voire 4 voies pour se croiser, se doubler et faire la conversation cote à cote sans marcher le nez dans la queue de la mule qui précède). Pour les amateurs de géographie économique, on y troque des céréales contre du sel, du carburant et des vêtements. Ecobilan irréprochable, même si au vu du volume de crottin que nous écrasons voluptueusement l’empreinte en CO2 et surtout en méthane est sûrement loin d’être négligeable. Enfin passons.
 
Les 50 derniers mètres sont pimentés par un peu de rocher où il faut mettre les mains, pour contempler enfin l’Ethiopie depuis son point culminant. L’ennemi érythréen serait même à portée de vue, noyé au loin dans la brume. Sinon le sommet n’a comme prévu rien de bien marquant, c’est juste un bout de rocher un peu plus haut que les autres au dessus d’un plateau herbeux. Le « un peu plus haut » est d’ailleurs sujet à caution, car 2 autres bouts de cailloux voisins semblent en fait nous narguer d’une altitude un chouia plus élevée. « Illusion d’optique » nous jure Melese qui a déjà été contrôler les 2 gêneurs au GPS et affirme avec aplomb : « celui de gauche fait 17 mètres de moins, celui de droite 38 mètres ». Soit…
 
Ceux qui se voyaient déjà arriver ici en héros vainqueur d’une cime difficilement arrachée à l’air raréfié doivent déchanter : comme d’habitude le sommet est habité. Cette fois-ci par des gamins musiciens montée nous jouer une petite sérénade à la flûte de pan locale dans l’espoir d’une poignée de birrs (pour nous ce sera un chocolat…). D’autres ont carrément monté un petit agneau, des fois qu’un « summiter » ait une subite envie de méchoui sur le toit de l’Abyssinie. Pas de méchoui pour nous, mais notre ranger Ayanou a tenu à monter notre repas de midi jusqu’ici en plus de son inséparable fusil-mitrailleur. Comme il n’a pas de sac à dos, un gros sac en plastique tenu à bout de bras a dû faire l’affaire. Comme il n’est pas question que les farandjs renoncent à leur petit confort même à près de 4600m, assiettes (en porcelaine bien sûr) et couverts en métal ont évidemment fait le voyage. Et comme il n’avait du coup plus de quoi tenir sa sempiternelle bouteille d’eau à la main, il est monté sans boire et arrive au sommet complètement déshydraté. Pris de pitié, la famille Semelet s’offre évidemment pour l’abreuver de sa pipette miracle. Un paradis pour les bactéries, ces pipettes, chacun vous le dira. Hasard ou pas, cet épisode marquera le début d’une longue série d’affections qui toucheront successivement les Semelet juniors les uns après les autres…mais n’anticipons pas !
 
La longue pause sommitale est agrémentée par l’arrivée de 2 charmantes américaines travaillant dans une ONG locale et qui réalisent elles-aussi la traversée du Simien – mais « the hard way », sans guide, mules & tutti quanti, juste avec d’énormes sacs à dos, des jarrets affûtés et une bonne dose d’idéalisme. Avant d’avoir eu le temps de formuler des excuses sur notre mode de voyage embourgeoisé, la conversation dévie opportunément sur les montagnes du Wyoming où l’une d’entre elles à grandi et que j’ai pu découvrir lors de mon périple à vélo dans l’ouest des USA. Nostalgie de mes folles années de liberté…en tous cas nous trouvons un terrain d’entente et la conversation enfiévrée se poursuivra le soir au camp avec des projets futurs de ski de randonnée autour du Lake Tahoe, un spot majeur de neige sauvage entre Californie et Nevada…
 
Nous séparons les effectifs pour la descente, Agnès, Ayanou et moi-même par le chemin de montée, alors que Maria et Melese partent explorer une directissime beaucoup plus escarpée qui se révèlera pimentée de petits passages rocheux amusant ou un faux pas « aurait pu avoir des conséquences des plus fâcheuses » selon le récit de Maria…En tous cas le rocher de la région est vraiment solide et sculpté, dommage que l’escalade soit interdite dans le Parc National car il y aurait sûrement de belles choses à ouvrir. Selon Melese c’est pour éviter toute publicité négative au tourisme naissant en cas d’accident : en l’absence évidente du moindre secours possible, tout pépin sérieux aurait lui aussi des conséquences « des plus fâcheuses » pour les grimpeurs concernés !
 
De retour au camp, petit accueil protocolaire où chaque « vainqueur » se voit remettre un rameau de bruyère par un comité d’accueil ad-hoc avant même d’avoir pu étaler ses jambes sous la table du thé de 5 heures. Le reste du groupe n’est pas non plus resté les orteils en éventail et a lui aussi marché quelques heures jusqu’aux 1ères forêts de lobélies, où un repas du même style trimballé par l’autre ranger leur a également été servi, avec le reste des assiettes (en porcelaine) et des couverts (métalliques). Pas question bien sûr de charger Boullah qui n’est embauchée que pour Cécile. Laquelle dépense son trop plein d’énergie dans de folles courses avec le cuisinier dès l’arrivée au camp ; puis lorsque celui-ci doit attaquer notre dîner elle se rabat sur les gosses du village voisin venus comme chaque soir contempler le spectacle de cette curieuse petite fille blanche (enfin plutôt grise-brune au vu de la quantité de crasse qui lui recouvre visage et vêtements…). Les 3 mots d’amharique que je lui ai appris font fureur…elle sait désormais dire son nom, son age et remercier. Enfin sauf quand elle mélange tout.
 
La santé des troupes est désormais revenue au beau fixe, les parasites semblent exterminés, et la très longue étape du lendemain jusqu’à Sona peut être envisagée avec sérénité.
 
 
Sona (3040m), 28/12                                                                                21.5 km / +1150m
           
Nuit pas terrible. Passe encore la tente en pente (une spécialité du Simien, nous retrouverons un couchage plat à l’hôtel d’Axum…) et les roquets ayant entamé un long dialogue sur les coups de 23 heures, c’est le lot du camping en Afrique.      Il faut encore se farcir les jacassements nocturnes d’un groupe de franchouillards débarqués d’on ne sait où au milieu de la nuit. Brutal retour à la réalité, ça nous apprendra à voyager en haute saison. Pour finir, Agnès et moi commençons chacun à avoir un bon mal de gorge qui ne présage rien de bon pour la suite. Agnès se voit déjà réattaquer une session de moucheries de plusieurs semaines comme elle en a hélas l’habitude. Je me rassure en me disant qu’un être aussi robuste que moi ne peut jamais rester enrhumé plus de 48 heures…la suite me prouvera que si ! Nous pestons à tort ou à raison contre le pauvre Ayanou « qui la prochaine fois n’aura qu’à apporter son eau ou crever de soif », non mais !
 
Au bout d’à peine ½ heure de marche, c’est Cécile qui commence à se sentir mal. Elle se plaint successivement de sa gorge, de sa tête, de ses jambes, du reste…pause au bord du torrent pour tenter de lui faire ingurgiter un demi Dafalgan cassé en 2 sur les galets. Elle vomit aussitôt son petit-déjeuner en pleurant. Nous ne sommes qu’au début de la plus longue journée du circuit, et les choses commencent à tourner au vinaigre. Je commence à me faire de sérieux reproches sur mon idée obstinée d’amener une gamine aussi petite dans un coin pareil. Tout ça pour satisfaire un rêve égoïste de trek sauvage. Elle serait sûrement bien plus heureuse à Disneyland comme toutes les filles de son age. D’ailleurs ses mamies nous avaient bien dit qu’on était cinglés. Bon le temps de ruminer toutes ces sombres pensées et Cécile est remontée sur Boullah. ½ plus tard les maux ont disparu, elle est juste encore un peu fatiguée. Mais elle se fait porter au moindre passage trop escarpé. L’après-midi même c’est elle qui galopera devant sur des sentiers casse-gueule pour arriver la 1ère au camp pour le goûter. La parenthèse d’auto culpabilisation est donc vite refermée…plus robuste qu’on ne le croit, cette jeunesse !
 
Pour le reste du groupe, l’étape nécessite une bonne dose de motivation. Il faut d’abord remonter de 2800m à 3600m sur des sentiers poussiéreux et sous un soleil incendiaire. Le col à 3600m a en fait plein de petits frères jumeaux d’altitude voisine juste avant lui, c’est le scénario classique du masochisme montagnard, on se croit en haut et non il reste toujours une croupe un peu plus haute et un peu plus lointaine à gravir. La région a été intégralement déboisée pour arracher à la terre une maigre récolte permettant de nourrir cette prolifération humaine, et ce paysage de terre desséchée et nue finit aussi par peser sur le moral. Le véritable col est atteint pour la pause de midi alors que la révolte commençait à gronder contre l’organisateur et son programme mensonger.
 
Comme si cela ne suffisait pas, la densité humaine atteint aujourd’hui un paroxysme proche de la promiscuité. Et oui, c’est le WE et les enfants n’ont pas école…on n’avait pas réalisé notre bonheur les jours passés…notre laborieuse progression est donc accompagnée par un cortège permanent (sans parler des chèvres et des moutons) de petits Ethiopiens à la recherche d’un stylo ou plus souvent d’une simple poignée de main ou d’un « selam » en retour du leur. Ils sont individuellement adorables, souriants et photogéniques, jamais insistants, mais au centième on se lasse et au millième on rêve de se téléporter au cœur de l’Islande en plein hiver pour ne plus avoir à répondre à qui que ce soit. Certains, qu’on ne citera pas, se prennent même à rêver d’une immense campagne de castration publique avant qu’il ne soit trop tard.
 
Un coup d’œil sur la carte achève de semer la panique : 4h de marche et nous avons dû faire 1/3 de la distance ! Et je suis une nouvelle fois le seul à avoir ma frontale. Fausse alerte finalement : la marche est désormais à plat ou en légère descente sur d’excellents sentiers muletiers et notre rythme prend l’ascenseur. Juste une petite remontée au village d’Arkwasiye qui remportera facilement la palme du coin le plus sordide de la traversée : ramassis de cahutes en tôle ondulée baignant dans la poussière et les déchets, clébards efflanqués, myriades de gamins cherchant à nous refourguer des colifichets…pour tout arranger Cécile nous fait une crise (soyons honnêtes : la seule des vacances) devant notre refus obstiné de lâcher ne serait-ce qu’un birr pour une de ces cochonneries. La perspective de marcher encore 2h jusqu’au village suivant pour ne pas camper ici est finalement presque un soulagement.
 
1 heure de pleurs et de bouderies plus loin, le camp est presque en vue, notre malade saute de sa mule et part en trottinant le sourire aux lèvres, nous ne la reverrons que sous la tente mess attablée devant les popcorns. Le reste du groupe arrive de façon atomisée, la plupart sont un peu fourbus, mais les perspectives du soir sont réjouissantes : d’abord c’est le plus beau camp du trek sur un bout de pelouse situé au bord de l’escarpement (notre tente est à 3 mètres du vide, Cécile a donc interdiction d’y aller sans nous !), avec une vue incroyable sur une forêt d’aiguilles rocheuses loin sous nos pieds. Ensuite c’est la soirée fondue. Parfaitement. Gérard et Olivier en ont apporté des sachets de « prêt à cuire » ainsi qu’un caquelon et un peu de vin blanc, le cuisinier retourne ses sacs pour dénicher quelques vieux quignons de pain, un coup de réchaud et nous fêtons le Réveillon du 31 avec un peu d’avance. Les grimaces de notre équipe éthiopienne (enfin de ceux qui ont eu le courage de goûter, soit à peine la moitié…) ont bien du valoir les notre lors de notre 1er test de l’Indjerah, la crêpe brune et spongieuse à la saveur de lait tourné qui fait le bonheur des indigènes. Enfin bonheur est peut-être un grand mot, au moins la subsistance. En tous cas pas sûr qu’on n’ait réussi à les convertir (eux non plus d’ailleurs !).

Suite et fin sur http://www.hikr.org/tour/post11976.html

Tourengänger: Bertrand

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Kommentare (3)


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MaeNi hat gesagt: Tes Images..
Gesendet am 27. Februar 2009 um 12:28
.. sont trés impressionants!

Compliments!

Bertrand Pro hat gesagt: RE:Tes Images..
Gesendet am 27. Februar 2009 um 13:57
Merci ! Mais dans un pays aussi beau, ce n'est pas très difficile...

Delta Pro hat gesagt: RE:Tes Images..
Gesendet am 27. Februar 2009 um 22:59
Phantastiques...
Merci!!


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