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Face sud et traversée de la Meije (3983m) : 2 hommes et 3 anges-gardiens...


Published by Bertrand , 7 February 2014, 08h53.

Region: World » France » Hautes Alpes - Dauphiné
Date of the hike: 4 August 1988
Mountaineering grading: D
Climbing grading: VI+ (UIAA Grading System)
Waypoints:
Geo-Tags: F 

Petit récit d’ancien combattant en cet hiver morose…

C’était il y a 25 ans, je faisais mes premières armes en montagne. Quelques stages UCPA sous une météo estivale avaient permis de me constituer un petit palmarès que j’égrenais avec fierté à un entourage indifférent, Piler N des Bans, Voie des Savoyards à la Dibona,  Pelvoux et Barre des Ecrins, Candau par ci Chèze par là…De quoi faire rigoler les vrais montagnards d’aujourd’hui mais chaussé des enclumes Galibier Super-Guide et assuré à l’épaule par des camarades aussi inconscients que moi, bien avant les portables et Internet, le parfum d’aventure avait encore un certain sens. Parfois un peu trop souvent, d’ailleurs. Bref j’étais dévoré d’ambition et prêt à tout pour me faire enfin reconnaître à ma vrai place supposée : celle d’un alpiniste fort et courageux, de ceux vers lesquels on lève les yeux avec déférence et admiration.

Juillet 88 : la belle vie d’étudiant, des vacances sans fin, un petit pécule mis de côté lors de mon année de coopérant au Brésil, une Renault 4L poussive mais remplie de matériel, vélo, cordes, tente et cie…tout ce qu’il fallait pour jouir sans entraves.  Laurent Smagghe (paix à son âme) vient de faire les titres du Dauphiné Libéré en abaissant le record du Mont-Blanc sous les 5h30 pour l'AR de Chamonix au sommet. Je n’avais pas de poster de lui dans ma chambre, mais c’était tout comme.

Hasard incroyable : l’une de mes tantes, de retour de sa communauté écolo-bio-union libre au fond de l’Ardèche, me parle un jour « d’une de ses copines grenobloises qui est voisine de palier d’un petit gars dont la presse vient de parler ». Le petit gars en question  « cherche des gens pour aller grimper, courir, pédaler, tout à la fois…enfin les trucs de fous que tu aimes ». « Tu veux dire…que ta copine connait Laurent Smagghe ? Dieu en personne ? Mais tu crois qu’il accepterait de me rencontrer. Bon ce serait juste pour bavarder, on n’habite pas la même planète, mais enfin si jamais… »

Bref une semaine plus tard Laurent et moi étions quasiment devenus amis malgré l’océan de niveau et de condition physique qui nous séparait. Il n’y avait pas que ça qui nous séparait d’ailleurs, moi l’étudiant HEC prêchant le capitalisme sauvage qu’on nous avait enseigné, lui l’écorché vif insoumis et libertaire qui avait fait de la prison pour désertion…

Après le Mont Blanc, Laurent (qui était avant tout un alpiniste complet)  avait un autre projet encore bien plus saugrenu : un aller-retour Grenoble – La Meije en 24h par une combinaison vélo-trail (bon ça ne s’appelait pas encore comme ça à l’époque…) – escalade – parapente et re-vélo. En solo bien sûr. Pour s’entrainer à une Voie Normale de la Meije décordé, quoi de mieux qu’une Pierre-Allain à deux  ? Et pour ma petite cervelle assoiffée de conquête, quoi de mieux qu’une voie aussi prestigieuse, même en second,  pour faire enfin reconnaître ma véritable valeur…

Nous nous retrouvons donc lors d’une belle journée du mois d’août à transpirer sur le chemin du Promontoire sous des sacs plus gros que nous. Pas question de demi-pension, les pates c’est monotone donc les sacs sont avant tout chargés de conserves (couscous, riz au lait, etc…). De pamplemousse aussi. Bon c’était l’ordinaire de l’UCPA en refuge, je n’étais donc pas trop dépaysé. Par contre pour la stratégie du lendemain, Laurent m’expose  le soir même son choix radical et précurseur du « light & fast » : la montagne  est sèche, il y a des câbles dans la traversée, on doit pouvoir donc se passer des crampons…si on peut redescendre vers le Promontoire et pas sur l’Aigle.

Pas question de  shunter la traversée des arêtes pour autant, hein, ce serait hautement inélégant. Un retour au point de départ  permettra accessoirement de laisser des trucs inutiles au refuge, GPS et cie. Non je rigole. Tant qu’à faire autant se passer des grosses chaussures, aussi. Millet (je crois) vient d’inventer un truc révolutionnaire qui n’aura pourtant pas de lendemain (heureusement, d’ailleurs…) : des sortes de guêtres prolongées par une semelle en vibram, munies à l’intérieur de lanières permettant de les fixer à des chaussons d’escalade. L’idée est de tout faire avec ces derniers pour ne chausser ces semelles portatives  qu’en cas de perdition d’absolue nécessité, juste avant de dévaler les névés de la face nord sur les fesses, par exemple.

La question qui brûle les lèvres : revenir au refuge du Promontoire à pied sec après la traversée des arêtes…mais par où? Faire les arêtes à l’envers semble délicat, et puis moins stylé qu’une « vraie » traversée. Il faut donc trouver autre chose de plus original. Bien avant l’époque d’internet, les infos sur la montagne étaient vites réunies : le topo Labande des Ecrins était la seule bible du lieu, et son auteur évidemment aussi infaillible que le pape.  Celui-ci (François Labande, le pape des Ecrins, pas celui de Rome !) mentionnait une descente en face sud depuis la brèche Joseph Turc, entre le Doigt de Dieu et la Meije Orientale. Genre PD+ avec du III et un rocher « pas toujours solide ». Bref de la gnognotte pour des pros du light&fast ayant réussi à terrasser la Pierre Allain et la traversée des arêtes. Le passage avait surement dû être pratiqué au XIXème siècle, c’est vrai. Que les conditions aient pu changer en 100 ans ne nous avait évidemment pas effleuré l’esprit. A postériori, je ne suis pas loin de penser que nous avons dû réaliser le premier et dernier parcours du XXème siècle…

Nous sommes donc au refuge du Promontoire par une belle soirée de début août. Un peu nerveux quand même, j’ai eu beaucoup de mal à m’endormir. Pas grave, puisque le réveil est mis bien après l’aube. Les autres candidats à la traversée sont évidemment partis depuis plusieurs heures. Après tout, on sera tellement rapides qu’autant accumuler du sommeil. Drôle de sentiment coupable de petit-déjeuner tout seul dans un refuge désert, la salle à manger déjà éclairée par un beau soleil, avant de se lancer dans une entreprise pareille.  Cela dit même avec un départ vers 7h, force est de constater que nous étions quand même assez affutés puisque j’ai noté sur mon petit calepin à l’époque que nous avions mis 5h45 du refuge au sommet par ladite voie Pierre Allain. Bon il faut dire qu’on n’avait mis la corde  qu’après le 1er tiers de la voie – et encore avais-je du supplier Laurent de prendre pitié de son « second de cordée » de plus en plus terrorisé. On s’était en plus un peu perdus, évidemment, tirant trop à gauche vers les spits d’une voie moderne relativement indigeste.

Enfin bref nous étions au sommet vers 12h45, ce qui n’avait finalement rien de scandaleux. Mais nous ne perdions rien pour attendre. Rappel dans la brèche Zsigmondy, traversée des arêtes en chaussons, la neige apparait et il faut tester pour la 1ère fois ou presque la satanique invention de Millet. Pas de miracle, leur tenue  est absolument épouvantable, le pied est à la fois trop serré par le chausson tout en flottant plus ou moins librement dans la grosse pantoufle crantée. Laurent a remis la corde dans son sac, il me faut à nouveau implorer un peu d’assurance avant d’aller rejoindre le pied de la face nord à Mach 4. Il doit être environ 15 heures quand nous atteignons la fameuse brèche Joseph Turc. Les autres filent le cœur léger vers le refuge de l’Aigle pendant que nous observons d’un air soupçonneux la descente en face sud qui nous attend pour retourner au Promontoire.

Nous comprenons rapidement ce que peut recouvrir le concept de « rocher pas toujours solide » dans une face oubliée de l’Oisans : la descente n’est qu’un épouvantable dévaloir mixte alternant dalles gravillonneuses couvertes de blocs n’attendant que notre visite pour déguerpir, névés ramollis et striés de coulées noires trahissant la glace sous-jacente, pentes de neige pourrie par le soleil d’août posées à même sur le rocher. Ce n’est jamais très raide, c’est pire que ça. Décordés (la seule bonne décision de la journée), nous marchons comme sur des œufs en balançant des canonnades de missiles à intervalles régulier. Puis ce qui devait arriver arriva enfin : l’accident.

Un cri en dessous de moi : Laurent est parti avec un bloc et dévisse à bonne vitesse sur des dalles ruisselantes, rebondissant de terrasse en terrasse en tentant désespérément de se raccrocher à tout ce qui descend avec lui. La pente s’incurve juste en dessous pour finir par une grande barre rocheuse plongeant à pic sur le glacier des Etançons. C’est fini, je viens de perdre mon premier camarade de cordée, comme chaque alpiniste de légende le relate dans ses mémoires au chapitre I ou II.

Et bien non…par un miracle que je ne m’explique pas encore aujourd’hui, il parvient à s’arrêter sur la dernière terrasse avant de faire le grand saut. Je l’entends juste sangloter. Aussi terrorisé que lui, je parviens à la rejoindre les jambes tremblantes. Il n’a rien de cassé, mais ses mains sont écorchées  vives sur toute la paume, et il est évidemment en état de choc. 1/2 heure de pause plus tard, il faut bien songer à repartir. Pas de portable pour appeler les secours, évidemment. Nous visons une zone de rochers brisés 100 mètres plus bas en diagonale, qui semble permettre de poser un ou deux rappels pour – avec un peu de bol – rejoindre le haut du glacier.

Après avoir bandé ses mains avec une paire de chaussettes de rechange, je reprends la descente juste devant Laurent en guidant ses pas. Un bref passage en neige, mon pied qui zippe et je glisse sur le ventre. Pas d’affolement, je vais enrayer avec le piolet. Sauf que sous les 20 cm de neige pourrie c’est droit de la dalle rocheuse lisse. Le piolet a beau racler le rocher, je ne freine pas, bien au contraire. Persuadé que je vais sauter la barre du dessous, je hurle à mon tour, jusqu’à ce que le fond durcisse un peu et que la lame du piolet morde enfin. « Un partout » dira Laurent qui avait déjà retrouvé le sens de l’humour…

Il est environ 17h. Nous parvenons dans la zone de rochers brisés aperçus du haut. Une bonne et une mauvaise nouvelle. La bonne c’est qu’on est finalement tout proches du glacier, la barre inférieure n’est pas très haute à cet endroit et un seul rappel de 50m devrait suffire à la franchir pour rejoindre enfin la terre promise du glacier des Etançons. La mauvaise c’est que le terrain pour installer ledit rappel est au dernier stade de la décomposition géologique. Nous avisons un bloc enchâssé dans le sable, il bouge de façon suspecte en appuyant dessus, mais c’est ça ou rien. La gorge nouée, je descends le 1er pour tester l’ensemble.  Miracle, rien ne bouge, et au bout de 49 mètres je touche le glacier dans une zone crevassée et criblée d’impacts, mais peu raide et au final presque accueillante. « Vivants ! » ai-je dû crier sur le moment. « Pas si vite, jeune homme » a dû penser la Meije en retour. Tel Toni Kurz à l’Eiger détoronnant la corde de chanvre avec ses mains gelées, Laurent met une éternité à mettre la corde dans le huit. Il commence à descendre. Heurte du pied un rocher un peu saillant enchâssé dans la paroi.

C’était en fait le détonateur : le parpaing se descelle puis commence lentement à dégringoler la paroi avant d’éclater en une série de missiles. Chacun des missiles trouve à son tour amusant d’inviter ses copains à faire un bout de route avec lui et c’est bientôt une véritable pluie de projectiles noirs de toutes tailles qui remplit le ciel au-dessus de ma tête dans le plus pur style Blitzkrieg 1939. Laurent hurle de me planquer, j’ai entre 3 et 4 secondes pour réagir.  C’est le gros coup de bol de la journée : juste à 2 mètres de moi, une crevasse bouchée au fond par un gros bloc ayant joué les éclaireurs un peu plus tôt dans la saison offre une protection quasi idéale. Je saute dedans sans réfléchir, à peine atterri 2 mètres plus bas et la pluie de pavasses crible les alentours tel une volée de chevrotines version XXXL.

C’est fini. Ce coup-ci c’est vraiment fini. J’embrasse Laurent en sanglotant et nous rejoignons lentement le refuge en traversant le glacier désormais débonnaire avant de remonter le couloir du crapaud. La gardienne lui prodigue les 1ers secours, nous repassons évidemment la nuit là avant de redescendre le lendemain à la Bérarde. Un coup de fil à mes parents pour leur expliquer que « tout va bien » mais qu’on a eu juste « un peu chaud dans la descente ». Inutile de dire que cette histoire nous a bien calmés. Nous passerons pourtant d’autres moments « chauds » ensemble, par exemple dans le Spigolo des 2 Sœurs(Vercors)  où Laurent volera avec une grosse écaille juste au-dessus du relais. Un joker de plus.

J’en brûlerai un autre sur la Meije quelques années plus tard lors d’une hivernale au Grand Pic (une vraie, début janvier 1993…) avec Vincent M, un autre camarade grenoblois. Pris par la nuit, nous nous sommes égarés dans le bas de la descente avant de confier notre vie à un rappel sur un mini coinceur pris dans la glace qu’on avait eu la chance ( ?) improbable de découvrir en errant à la frontale dans le bas de la paroi…ça fait beaucoup de jokers pour une seule montagne, je me suis depuis sagement tenu à l’écart d’une  reine qui apparemment ne me veut pas que du bien !

Laurent Smagghe nous quittera quelques années plus tard dans une avalanche à la Dent du Pra au dessus de Grenoble. Ce récit est en quelque sorte l’hommage que je souhaitais lui rendre.

Hike partners: Bertrand


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